Comme tous les gens de ma génération, j’ai d’abord connu le nom d’André avant d’avoir le privilège de le contacter personnellement. Son nom, sa réputation le précédaient. Et assurément il en imposait au tout jeune étudiant que j’étais. Dans tous les milieux juifs et même au delà, notamment judéo-chrétiens, le nom d’André Chouraqui était un véritable sésame.

Sa grande notoriété, méritée à plus d’un titre, suscitait quelque envie, notamment dans certains milieux rabbiniques ou orthodoxes qui lui reprochaient son ouverture au monde chrétien et sa pratique assidue de l’amitié et du dialogue entre ces grandes religions monothéistes que sont le judaïsme et le christianisme. Il a connu les souverains pontifes de la chrétienté et jouissait de leur grande estime.

Le premier livre d’André que je pus feuilleter portait sur le statut juridique du Juif marocain. Livre de juriste mais déjà, en dessous de ces pages sérieuses, perçait l’homme passionné d’études juives. Plus tard, en lisant sa belle biographie dont je parlerai plus loin, je me rendis compte qu’il était entièrement dévoré par la même préoccupation que nous tous, une quête identitaire l’habitait et qui n’avait rien à voir avec un repli ou un embrigadement communautaire.

L’homme, passionné par les lettres juives, et tout particulièrement par le fondement même de l’histoire judéo-hébraïque, à savoir la Bible, se consacra au renouveau de son message, quand il s’attela à la traduction, Ô combien stimulante et originale, des documents révélés et fondateurs des trois grands monothéismes. Pour André, la quête de la transcendance ne connaissait aucune barrière, pas même confessionnelle.

Je rappelle, au passage, qu’il fut co-fondateur de la Fraternité d’Abraham avec le Père Nantet et le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Si Hamza Boubakeur, le père de l’ancien président du Conseil Français du Culte Musulman, notre ami le Dr Dalil Boubakeur. Ce fut au lendemain de la guerre des Six Jours dont l’année prochaine, en 2017, marquera le cinquantième anniversaire.

Cette fraternité fut fondée à la grande mosquée de Paris, tout un symbole.

Lorsque je me mis à publier et à paraître dans les médias, tant en France qu’en Israël, où André et Annette avaient choisi d’habiter, tout en conservant un charmant pied à terre à Paris, cela ne passa pas inaperçu aux yeux de notre défunt ami.

Quand j’étais le secrétaire-rapporteur du Consistoire de Paris et Président de la commission Culture et avenir du judaïsme, j’avais proposé André pour un prix qui fut finalement attribué à une autre personnalité. Mais André ne m’en tint pas rigueur et c’est alors que commença ce qu’on peut nommer l’histoire d’une amitié.

Je n’occulterai pas que nos deux fortes personnalités commencèrent par s’aheurter, sans jamais développer d’hostilité caractérisée. Je me souviens d’un fait marquant qui avait quelque peu irrité André. Plusieurs volumes de sa célèbre traduction de la Bible avaient été repris chez Jean-Claude Lattès, mon premier éditeur, et comme je collaborais alors au Monde des Livres, je reçus cette œuvre pour en rendre compte dans le supplément littéraire de ce grand quotidien du soir.

J’étais alors jeune et assez présomptueux et je fis quelques remarques aigres-douces sans jamais dévaluer la traduction qui me fit découvrir des aspects absolument nouveaux. Lorsqu’André prit connaissance de l’article – qui couvrait plus de la moitié d’une page – il me fit venir chez lui à Paris et m’administra une leçon que j’ai bien méditée : il m’expliqua que sa méthode était nouvelle et originale, qu’il était sorti des sentiers battus (ce qui est vrai) et que je n’avais peut-être pas tout à fait raison dans mes critiques.

Mais après sa brève mise au point, il m’offrit son dernier livre et se déclara prêt à me rendre le même service… dans le Figaro dont il connaissait bien le directeur de la rédaction d’alors, Franz-Olivier Gisbert.

Je dois vous raconter un détail assez piquant. Il s’agissait de rendre compte des deux volumes de mon livre Les Lumières de Cordoue à Berlin (J-C Lattès 1995-97). André me demanda de lui préparer un texte qu’il signerait après l’avoir amendé ou enrichi. Et je me souviens qu’il tenait à ajouter le mention suivante : maghrébin germaniste… Car il s’étonnait qu’un séfarade, natif d’Agadir, fût devenu un germaniste occupant une chaire de philosophie allemande à l’Université de Heidelberg !

Je m’y opposais énergiquement et le texte fit plusieurs navettes entre nous. André jubilait car il savourait en quelque sorte sa revanche, mais il finit par renoncer à sa demande : la mention maghrébin germaniste disparut de la version finale publiée par le Figaro.

Cet heureux dénouement pava la voie à un dîner chez nous en présence du préfet Robert-Noël Castellani, du recteur de la Grande Mosquée de Paris, le Dr Dalil Boubakeur, de Danielle et de sa maman et bien sûr d’Annette et d’André. Lors de ce dîner, André évoqua la visite du père du recteur à Jérusalem après la guerre des Six jours et la réunification de la cité du roi David. C’était lui qui en avait pris l’initiative et qui lança l’invitation.

Comme nos relations étaient très cordiales, je pensai à André lorsque les attentats du 11 septembre 2001 survinrent aux USA. Je lui proposai de rédiger sur la question un article que nous signerions ensemble. Ce fut fait et le 1er novembre 2011 Le Figaro publia en première page un bel article signé de nous deux, et intitulé : ‘De quel islam parlons nous ?’

Mais nos relations si amicales et si fécondes ne se limitèrent pas à cela. J’ai beaucoup appris d’André lequel m’expliqua, un peu comme Martin Buber qu’il connut à Jérusalem (il en fut le maire-adjoint), que l’enseignement majeur du judaïsme était avant tout la notion d’alliance avec Dieu…

Ce point de vue n’est pas très orthodoxe mais André savait penser au-delà des conventions et des sentiers battus. Lorsque je rédigeai mon ouvrage Le judaïsme libéral (Hermann Editions, 2015), au sein duquel la notion d’alliance prend le pas sur tout le reste, je me souvins de cette leçon donnée par André.

Je voudrais, pour finir, dire un mot de sa belle autobiographie dont je rendis compte jadis dans La Tribune de Genève. André a mené une vie sous le signe de la grâce…

Ce grand traducteur de la Bible hébraïque, des Evangiles et du Coran, a quitté un monde qu’il a tenté de changer pour une réalité meilleure. Sa vie s’est achevée dans la cité qu’il a le plus chérie sur cette terre et à laquelle il consacra un inlassable labeur. Pionnier des amitiés judéo-chrétiennes, adepte infatigable du dialogue des religions et des cultures, co-fondateur de la Fraternité d’Abraham André nous laissera le souvenir d’un homme de paix et de culture.

D’Aïn-Temouchent (Algérie) à Jérusalem, tel pourrait bien être la trame principale de l’autobiographie d’un homme dont l’histoire personnelle se confond presque avec celle du judaïsme de notre siècle. Né en 1917, année de la Déclaration Balfour, André Natan Chouraqui est originaire d’un monde qui n’est plus et qui jamais ne ressuscitera. C’est un peu Le monde d’hier de Stefan Zweig, un monde englouti par l’Histoire, par l’oubli d’où l’auteur l’a opportunément sorti et sauvé.

André évoque son Algérie natale qu’il a tant aimée, lui qui traduisit les documents sacrés des trois grandes religions, juive, chrétienne et musulmane. La société coloniale est, certes, critiquée et l’auteur n’a jamais repris à son compte le moindre racisme anti-arabe. C’est l’amour qui a le plus compté et qui a même donné son titre à son autobiographie, L’amour fort comme la mort (Cantique des Cantiques 8; 6).

Le lecteur ou l’auditeur doit savoir que ce prélude sur la mort, sur lequel s’ouvre l’autobiographie, fraye la voie vers la vie : ne lira-t-il pas avec quelque étonnement l’épitaphe que l’auteur a lui-même écrit : mort de joie ?! Une telle inscription n’étonne plus lorsque l’on prend connaissance de la paralysie qui frappa le tout jeune adolescent, momentanément privé de l’usage de certains membres qu’il retrouvera, cependant, à force de volonté et de persévérance.

Le jeune André découvrira au Lycée de garçons d’Oran un monde nouveau. Il vécut lui aussi ce traumatisme de l’acculturation et du modernisme qui le prépara, pour ainsi dire, à ce qui l’attendait à Paris où il débarqua en 1935 et où il décida, parallèlement à ses études de droit, de suivre les cours de l’Ecole Rabbinique de France.

Durant les sombres années de l’Occupation, lorsque l’Ecole se replie sur Chamalières, André côtoie certains maîtres rencontrés à Paris. Il cite aussi Marc Chagall qui s’apprêtait alors à peindre ses superbes œuvres bibliques.

N’omettons pas les rencontres et les conversations avec Albert Camus qui travaillait jadis à La peste et à L’étranger. L’écrivain demanda un jour au bibliste en herbe de lui parler des références scripturaires à la peste. André nomme dévér pour dire la peste en hébreu et signale que, vocalisé autrement, la même racine a donné davar, la parole. Et Camus d’observer : Ainsi la peste serait la conséquence d’une déformation de la parole… (p 243).

L’action d’André sera relevée même par un observateur aussi illustre et aussi attentif que le roi Hassan II du Maroc qui l’invitera à Marrakech pour s’entretenir avec lui de paix mais aussi de la situation de ses anciens sujets établis en Israël.

Mais c’est à l’auteur judéo-arabe des Devoirs des cœurs, Bahyé ibn Pakouda de Saragosse (Xe siècle), traduit en français par André, que revient l’épilogue : Je te cherchais en chacune de mes routes, en chacune des lettres de ce livre, aimé de toute ma passion, parce qu’il est le seul au monde à chanter ton vrai Nom —- l’Être qui a été, qui est, qui sera de toute éternité.

J’adresse à sa chère famille, à sa chère épouse et à ses enfants et petits enfants, mes vœux les plus chers.

Puisse le nom de notre inoubliable André Chouraqui être pour nous tous source de bénédictions.