Anastasia Colosimo est philosophe du droit, théologienne de la politique et criminologue. Elle est née en 1990 et vient de recevoir le Prix Elina et Louis Pauwels 2016, pour son essai, Les bûchers de la liberté, publié aux éditions Stock. 

Pour vous le blasphème est par essence un crime sans victime. Comment la loi Pleven de 1972 et la loi Fabius-Gayssot de 1990, ont-elles contribué à faire émerger l’idée d’un groupe-victime ?

AC : Si la théologie nous enseigne que le blasphème est par essence un crime sans victime, dans le sens où c’est Dieu qui est visé par le blasphème, dans nos sociétés contemporaines, le blasphème s’est transformé en « offense aux croyants ». C’est cette transformation qu’il s’agit d’interroger.

En y regardant de plus près, on se rend compte aisément que cette transformation est liée au fait que le blasphème a toujours été un problème qui intéressait plus le politique que le religieux à proprement parler. L’exemple le plus éloquent est sans doute celui de Socrate, qui est condamné, souvenons-nous en, pour impiété. C’est ce que nous retrouverons dans tous les régimes politiques où l’autorité temporelle puise sa légitimité dans un principe divin et où l’unité de la cité repose sur le partage d’une vérité révélée. Autrement dit, si j’attaque Dieu, j’attaque le Prince, puisqu’il est nommé ou voulu par Dieu. Et inversement, si j’attaque le Prince, c’est Dieu que j’attaque.

Partant de là, dans une société démocratique, le concept de blasphème ne devrait plus exister, puisque le principe divin n’est plus un fondement de la légitimité du pouvoir, pouvoir qui appartient désormais au peuple souverain. Pourtant l’interdiction s’est maintenue dans bon nombre de pays européens ! Comment ? Justement par une « traduction » fallacieuse de blasphème en offense aux croyants. Comme l’argument du blasphème n’est pas audible par un état séculier pour décider d’en faire une limite à la liberté d’expression, ce même blasphème a été traduit en termes séculiers et s’est transformé en une offense aux croyants. C’est ce que Guy Haarscher appelle « le loup dans la bergerie » : un argument allant à l’encontre de l’essence de la démocratie se maquille en argument démocratique – ici la protection des croyants – pour mettre une limite à une valeur démocratique fondamentale qu’est la liberté d’expression.

En France, le glissement est particulièrement frappant. Alors que la loi sur la presse de 1881 a aboli tout délit d’opinion et n’interdisait en rien le blasphème, la loi Pleven de 1972 a permis à ceux qui voulaient faire condamner un blasphème de se faire entendre par les tribunaux. C’est ce qui s’est passé pendant le procès contre Charlie Hebdo en 2007, lorsque des associations ont porté plainte contre la publication des caricatures de Mahomet en prétextant qu’il s’agissait là d’une offense pour les musulmans, alors même que ceux-ci n’étaient jamais visés, c’était la divinité qui l’était. Et on pourrait croire que ça n’est pas très grave, mais ça l’est ! Notamment parce que ce procès a donné l’impression qu’il y avait « une communauté musulmane » qui était contre les caricatures, or nous savons tous que cette communauté est très diverse et qu’elle ne peut être prise comme un tout indistinct.

L’autre problème, c’est que la loi Pleven a ouvert le champ à la multiplication des lois mémorielles avec la loi Gayssot de 1990, mais aussi la loi de 2001 sur la reconnaissance du génocide arménien, la loi Taubira de 2001 sur la reconnaissance de la Traite négrière et l’esclavage ou encore celle de 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » et le fameux débat qui s’en est suivi sur « le rôle positif de la présence française outre-mer ».

Or pour comprendre pourquoi une telle sanctuarisation de l’histoire est problématique, il faut se souvenir des premières phrases de la pétition « Liberté pour l’histoire » lancée par Pierre Nora, appuyé par un grand nombre d’intellectuels, dans le journal Libération : « L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. »

Sans doute c’est de cela qu’il s’agit de se souvenir, la démocratie n’est fondée sur le partage ni d’une vérité révélée, ni d’une vérité historique et l’expression doit être libre, même si elle dérange. Surtout, si le fait de poser des limites à la liberté d’expression est tout à fait compréhensible dans le cas d’attaques individuelles, il est beaucoup moins évident dans le cadre d’attaques formulées contre des groupes. La civilisation, c’est exactement la sortie de la tribu et la possibilité de se penser et de se définir autrement que par sa simple appartenance à tel ou tel groupe.