Amos Oz est assurément l’un des trois ou quatre plus grands écrivains d’un pays qui compte aujourd’hui beaucoup de romanciers connus dans le monde entier. Son œuvre est considérable par son envergure, son humanisme, sa haine du fantisme, nul ne peut lui contester cela.

Son autobiographie « Une histoire d’amour et de ténèbres » contient en particulier une scène qui justifie à elle seule l’existence de l’Etat d’Israël : le soir du vote par l’ONU du plan de partage de la Palestine, alors que le jeune Amos est étendu sur son lit avec son père il pose la main sur la joue de celui-ci et découvre l’existence d’une larme qui coulait dans le silence de cette nuit où un intellectuel rejeté par l’Europe, dans les funestes années trente, est soudain débordé par l’émotion d’avoir enfin un pays.

Amos Oz, fondateur de Shalom Archav, est aussi un intellectuel engagé dans le débat politique. Que l’on partagee ses idées (comme c’est généralement mon cas) ou qu’on les désapprouve (comme ce sera celui de nombreux lecteurs du Times of Israël), là encore personne ne saurait remettre en cause la hauteur de vue dont il a toujours voulu faire preuve et son amour, qu’il manifeste dans tous ses écrits, pour l’Etat d’Israël et pour le peuple juif, dont la survie est la raison d’être de ses raisonnements, qu’ils soient justes ou faux.

C’est pourtant le même homme qui vient de déclarer qu’il ne voulait plus avoir aucun lien avec les ambassades israéliennes dans ses nombreux déplacements à l’étranger. On en reste sans voix. Cette attitude vaut coupure du cordon ombilical avec son pays natal.

Prenons conscience de l’énormité de ce divorce : Amos Oz nous dit que lorsqu’il est à Paris ou Washington il n’a pas plus de rapport avec son pays que le réfugié allemand n’en avait avec le sien après 1933 ! et cela alors même qu’il s’agit cette fois-ci d’un Etat démocratique, qui ne l’a ni expulsé ni traité le moins du monde en mauvais citoyen (la diplomatie israélienne a du reste sagement refusé de polémiquer, eu égard à la stature de l’écrivain). Amoz Oz ne veut plus avoir de lien avec Israël dès qu’il en sort, à l’étranger Amoz Oz fait sécession.

On comprend son découragement face à l’échec d’Oslo, sur lequel il avait mis tant d’espoir. On pourrait même lui pardonner un mouvement d’humour exacerbé par les reproches qu’il pourrait légitimement adresser à Benjamin Netanyahu d’avoir politisé à l’excès et déprofessionnalisé la représentation diplomatique israélienne. Il n’en demeure pas moins que sa décision est grave. A double titre au moins.

Tout d’abord Israël est sa patrie, et pas n’importe laquelle des patries : une patrie menacée par ses voisins depuis sa création, combattue par les antisémites de tous poils, en butte à des phénomènes quotidiens de terrorisme, que le monde a plus tendance à « comprendre » qu’à condamner en vertu du principe bien connu qu’un palestinien poignardant un civil israélien est un résistant et qu’à l’inverse un soldat israélien tuant ce porteur de couteaux lâché sur les passants est un génocidaire.

A l’heure où Israël subit la montée en puissance de BDS (condamnée justement par Amos Oz), ce boycott personnel contribue à la délégitimation de l’Etat juif, pour ne pas dire qu’il lui apporte une caution bien mal venue compte tenu de la renommée de l’écrivain. Quand son pays est en guerre, on en fait pas sécession, on reste avec les siens même si on peut toujours discuter la stratégie suivie par ses dirigeants.

Ensuite on voit trop pourquoi Amos Oz s’est résigné à un acte qui ressemble si peu à ce qu’il avait toujours écrit jusqu’ici : cette raison s’appelle le renoncement. Les intellectuels de gauche ne croient plus pouvoir influer sur le débat dans leur pays, ils se replient donc dans leur tour d’ivoire et abandonnent le peuple à ses démons nationalistes. Ils ne se croient plus en phase avec lui. Ils ne sont plus du même peuple en somme. Les voilà comme des touristes étrangers dans leur propre pays.

Comme ils incarnent – en caricaturant à peine – ce qu’il reste de la gauche en Israël, l’Etat juif voit se produire, mais dans sa version aggravée, le phénomène qui est déjà à l’œuvre dans les sociétés européennes : le découplage de la gauche, réduite à des diplômés formant les classes moyennes et supérieures, hors le domaine financier, du peuple qu’elle est pourtant censée représenter en priorité.

Le problème est que ce peuple, s’il a sans doute bien des défauts, travaillé par la xénophobie et le racisme, et guidé pour une part par des rabbins obscurantistes, est le seul d’Israël, il n’y en a pas d’autre. Lui tourner le dos, c’est tourner le dos à ses compatriotes. Ne plus vouloir avoir les mêmes ambassadeurs que lui, c’est refuser le destin commun, c’est refuser d’être membre du klal Israêl, et c’est surtout décider de sortir de sa propre histoire.

On commémore ces jours-ci la tragique disparition d’Yitzahk Rabin. Si personne n’a le don de pouvoir faire parler les morts, on a envie malgré tout de dire à Amos Oz qu’en brûlant symboliquement son passeport et en renonçant à parler à son propre peuple afin de l’amener à suivre une autre voie que celle aujourd’hui empruntée par Israël, il a rendu publique une décision que n’aurait certainement pas approuvée le signataire des accords d’Oslo.

Ceux qui jettent la dernière pelletée de terre sur la tombe du héros de la guerre des six jours, pour faire en sorte qu’il reste bien en terre et ne vienne plus jamais nous hanter, ne ne sont ainsi pas du tout ceux que l’on aurait cru voir tenir ce triste rôle.

Il est nécessaire pour Amos Oz de mettre fin à cette puérile sécession, qui réjouira les boycotteurs d’Israël en même temps qu’elle servira les intérêts d’une droite ayant beau jeu désormais de dévaloriser sa parole en le traitant de traître en période de guerre.

Il est temps aussi pour la gauche israélienne d’accepter enfin le peuple tel qu’il est sans lui imputer la responsabilité de ses échecs et de lui tenir un discours concret de vérité, un discours qui aura enfin fait le deuil des illusions perdues pour rechercher la voie de l’avenir dans la situation de 2015 et non dans celle de 1995. Cela exige lucidité quant aux événements actuels et refus de tout mépris à l’égard des juifs, bons ou mauvais, qui font le peuple d’Israël. D’un intellectuel de l’envergure d’Amos Oz, du moins, nous sommes légitimement en droit de l’attendre.