Il y a quelques années, je sortais dans la rue avec une étoile de David autour du cou. J’étais fière de m’appeler Esther Vidal et je ne baissais pas la voix pour dire mon nom. Nous n’étions pas en danger dans la ville. Ni agressés à la sortie de l’école, de la synagogue, ou chez soi.

Traiter quelqu’un de “sale juif” était un tabou. Je ne pensais pas qu’il pût y avoir dans Paris des manifestations contre les juifs.

À vrai dire, je n’aurais même pas imaginé que l’on puisse entendre, lors d’une manifestation, « À mort les juifs ».

C’est mon histoire, celle d’une femme, c’est le destin d’un peuple : sur fond d’antisémitisme et de retour de la haine, mon nouveau roman se présente comme une double histoire d’amour. Celle d’Esther avec la France. Celle d’Esther avec Julien, qui est écrivain.

À travers une épopée personnelle et collective, qui me mènera sur le chemin de l’histoire de ma famille en France, je me pose la douloureuse question de devoir quitter mon pays.

———————————————————————————————-Extrait

« C’est le matin, vite, il faut se réveiller, se laver, enfiler un jogging, préparer les enfants pour l’école. Leur servir le petit-déjeuner, des céréales pour la grande et des œufs sur le plat pour le petit, du chocolat au lait, vite, nous sommes en retard, il faut se dépêcher, s’habiller, se brosser les dents, vérifi er que tout est prêt, ne pas oublier de se coiffer, ou plutôt de s’ébouriffer pour le petit, le goûter, la bouteille d’eau, et les quinze euros pour la coopérative, prendre les affaires, les blouses, puis sortir, marcher jusqu’au métro. Répondre à leurs questions : « Ce soir, nous sommes chez Papa ou chez toi ? », regretter de ne pas leur avoir mis leurs doudounes car nous sommes au printemps mais il fait froid.

Depuis une dizaine d’années, il fait tout le temps froid, sauf en septembre, lorsque l’été indien perdure, parfois même jusqu’en octobre et alors, soudain, il fait une chaleur étrange.

Descendre dans le métro, courir, prendre place sur les sièges inconfortables, sous une sonnerie continue. Sentir cette odeur caractéristique, un mélange de plastique, et des effluves de tous les passagers. C’est l’heure de pointe. Assis côte à côte, les enfants bavardent, le cartable sur le dos.

– Maman c’est quoi une école publique, c’est différent de l’école juive ?

Des gens nous observent. Je sens leur regard sur nous. Je fais signe à mon fils de se taire. Il me considère de ses grands yeux ébahis.

– Tu ne m’as pas répondu !

– Ben oui, dit la grande. Pourquoi nous on est à l’école juive et toi tu enseignes à l’école publique ?

Ils ne comprennent pas que nous devons rester discrets ; qu’il faut éviter de parler de cela. Ou bien, alors, chuchoter.

Nous ne pouvons plus claironner certains mots en dehors de chez nous. Lorsque nous sommes au grand air, je les rassemble devant moi et je leur explique la situation.

– Quand nous prenons le métro, nous ne devons pas faire allusion au fait que nous sommes juifs. C’est la même chose dans le bus, les taxis et dans tous les transports en commun. C’est également valable dans les cinémas, les magasins, les parcs et les jardins. C’est bien compris?

– C’est compris, dit la grande.

– Mais ça ne se voit pas, qu’on est juifs ? demande le petit

Je les regarde. Ils ont les cheveux châtains, les yeux bruns, le teint diaphane. Je suis comme eux, la peau claire, avec les yeux étirés, bridés telle une Asiatique, les pommettes hautes, le nez fi n, assez grande, assez mince. Les enfants portent des lunettes, des jeans, des baskets et des blousons comme tout le monde. Nous pourrions être espagnols, vietnamiens, arabes ou berbères. Ou même français, comme tout le monde. Et comme nous.

– Non, tout va bien. Ça ne se voit pas. Donc, on fait en sorte que cela ne se sache pas non plus. »

Alyah, Eliette Abécassis, en librairie dès aujourd’hui (13 mai 2015)