Jamais le mot Alyah (montée, émigration vers Israël) n’aura connu en France d’aussi beaux jours que depuis quelques mois. Untel a fait son Alyah, untel va la faire. On a l’impression de vivre une frénésie des Juifs de quitter le pays pour s’installer en Israël.

Il est vrai que certains pensent à l’Amérique du Nord, mais ils ne sont pas majoritaires.

D’où vient cet engouement subit ? Ce que l’Agence Juive n’a pas réussi à faire en plusieurs décennies, l’antisémitisme va-t-il le réaliser ? Il y a certes eu quelques vagues d’émigration après la guerre des Six Jours (1967), puis celle de Kippour (1973), mais il s’agissait alors de voler au secours d’Israël, non de fuir la France ; et ceux qui ont alors réalisé leur Aliyah appartenaient souvent à des classes intellectuelles.

C’est ainsi que le judaïsme français a perdu des Manitou, des Neher, des Dreyfus qui nous ont beaucoup manqué et dont les disciples les ont suivis, appauvrissant d’un coup très sévèrement le judaïsme français dont les orientations s’en font ressentir jusqu’à ce jour.

Aujourd’hui, un vent de panique semble souffler sur la communauté juive de France. Cette semaine, j’ai appris l’Aliyah prochaine d’un couple d’amis à la retraite, lui ancien haut magistrat, elle médecin, dont les arguments sont les suivants (je les cite anonymement) : « Ce n’est pas un exil ni une fuite mais une décision que je qualifierais de nature  psychologique et prospective. […] les événements qui se sont succédés à savoir : Ilan Halimi, Merah, les manifestations pro-palestiniennes dans les rues parisiennes aux cris de « mort aux juifs », les votes des assemblées françaises pour l’Etat palestinien sans exiger une contrepartie évidente de renonciation à la destruction d’Israël, les attaques récentes et les morts au nom de l’Islam et d’un antisémitisme meurtrier et barbare, puis le fait que le FN représente entre 20 et 30 % de l’électorat, la conjonction entre les gauches radicales, les écolos et cette extrême droite  sont autant de signaux qui nous interpellent douloureusement.

Nous sommes persuadés que l’avenir de nos petits-enfants dans cette France que nous aimons pourtant est compromis même si notre fille et son mari nient les évidences et ne tiennent pas compte des leçons de l’Histoire.

Nous partons pour qu’ils n’aient pas à fuir ou à subir un antisémitisme qui sera peut-être discret mais qui existera parce que la démographie nous est défavorable. Partir c’est vouloir donner une protection à nos petits enfants à l’ « insu de leur plein gré » parce que le courage de l’Europe face à l’islamisation radicale est soit inexistant, soit tardif c’est-à-dire inopérant.

L’Etat (les gouvernants de droite comme de gauche), au-delà des mots qui ne sont qu’illusion  n’est plus en mesure de contrer l’antisémitisme et l’islamisme radical. Je sais que nous n’allons pas vers le Paradis mais nous réalisons à notre âge les espérances de nos 20 ans car à l’époque nous n’en n’avions pas eu le courage. J’aime bien évidemment la France mais je ne la reconnais plus, je ne m’y identifie plus. Comme l’écrit un universitaire, les juifs français qui aiment la France la quittent  et ceux des banlieues qui y restent la détestent souvent. Paradoxe ahurissant mais réel. »

Le discours de ces amis, qui sont loin d’être des têtes brûlées, m’interpelle énormément. D’un côté, je ne peux m’empêcher de reconnaître le bien-fondé de certains arguments (l’insécurité, la haine antisémite populaire) ; de l’autre je me rassure à travers le discours des dirigeants politiques et de celui des grands partis républicains qui mettent en œuvre un ensemble de moyens jamais développés jusqu’à présent pour contrer toute forme de racisme et d’antisémitisme.

En même temps, comment ne pas constater que les terroristes s’en prennent même aux forces publiques (police, armée) qui protègent les lieux de culte juifs comme à Nice cette semaine ?

Les valeurs de la République que nous chérissons et auxquelles nous, Juifs de France, nous sommes toujours identifiés, sont ignorées, bafouées par une partie non négligeable de la population.

L’Education nationale échoue parce que ses alliés naturels, les familles, ne répondent plus à son enseignement. Les dévoiements, les amalgames au niveau sociétal sont tels qu’il semble impossible de corriger le tir. Notre pays est un bateau fou dont le mât et les rames sont brisés, dont le capitaine s’est enfui et dont les passagers sont devenus insensibles à toute consigne.

Il me fait penser à ces bateaux d’immigrés fuyant la misère et dont les passeurs – l’équipage – les abandonnent en pleine mer. Nous voyons avec consternation ces malheureux livrés à eux-mêmes, dont beaucoup périssent et dont les autres ne doivent leur survie qu’à la compassion de garde-côte italiens.

Au milieu de ce naufrage annoncé, quelle peut être notre conduite ? Loin de moi de donner des consignes, voire des conseils, car la situation appelle des sursauts que chacun peut appréhender de façon différente. Je vais quand même redire ici qu’à mes yeux, une alyah (donc vers Israël) ne doit pas être une fuite, ni une facilité, mais un choix humain et idéologique.

Je vais redire aussi qu’en tant que Juifs, même exposés davantage que certains de nos concitoyens, nous devons mener le combat pour les valeurs fondamentales de notre pays, la France, et notamment les trois termes de sa devise nationale.

Je vais aussi dire que nous devons nous protéger par nous-mêmes en plus de la protection que nous offrent les pouvoirs publics. Notre vigilance doit être de tous les instants aussi longtemps que ce vent mauvais souffle sur nous, comme d’ailleurs sur d’autres minorités.

Nous devons également affirmer sans complexes notre indéfectible attachement à l’Etat d’Israël en nous y rendant souvent, en luttant contre le boycott commercial de certains pays à son encontre, en expliquant inlassablement à ceux qui semblent l’ignorer l’histoire récente de la Palestine (jusqu’en 1948) puis d’Israël.

Et puis encore, même si ça doit nous paraître naïf ou ingénu, poursuivre le dialogue interreligieux, notamment avec ceux des représentants de l’islam prêts à ce dialogue.

J’aimerais bien ne pas avoir à éteindre la lumière en quittant le pays des Lumières…