À plus de 70 ans, un âge que même le démon de midi abandonne, pour l’exorciser ou s’y brûler encore, Albert Cohen publie Belle du Seigneur.

Un roman d’amour controversé, violent, désespérant et somptueux, égal au Cantique des Cantiques pour certains, et terrible pour d’autres qui ne voient en Solal qu’un monstre d’égoïsme incapable d’aimer, pervers et manipulateur.

Mais de l’amour au désamour, au non-amour, c’est toujours d’amour dont on parle. De cette quête commune et parfois absolue dont A. Cohen a écrit des pages si belles et parfaites, qu’elles nous approchent d’un seuil derrière lequel rien ne peut exister, où l’on pourrait mourir ainsi que ses héros, Ariane et Solal, si la puissance des mots ne nous enracinait à la vie.

Belle du Seigneur… En dire d’abord l’incandescence. Le foisonnement de l’écriture qui bouscule les adverbes et les qualificatifs, ouvre le chant de la musique à des syntaxes désaxées, des relations verbales et des formulations, des accommodements qu’on pourrait dire du diable, juger délictueux et vains, voire alambiqués et stériles, alors que leur assemblage et leur emploi inédit sous la plume d’A.Cohen réinventent l’alphabet, lui confèrent de la magnificence que portent les lettres hébraïques, seules à être des mondes multiples.

On ne peut parler de Belle du Seigneur sans parler de cette écriture-là qui contient ce que des profanes ignorants de cette pensée universelle nomment dysfonctionnements, distorsions ou complaisances littéraires, alors qu’elle ne recouvre en fait et magistralement à mes yeux et mon cœur épris de mots et de musique, d’amour, que la dimension et la pluralité, la religiosité passionnée d’un homme, que les non-hasards de l’universalité ont désigné pour transmettre et qu’il a portées à leur apogée dans un roman aux mots qui s’entrechoquent et font mal.

Des mots et des phrases qui fracassent les miroirs des chambres à coucher où dorment protégés, les désirs raisonnables, et qu’Ariane, petite bourgeoise conformiste d’un début de siècle empli de préjugés porte, commune, douloureuse, éperdument tragique et ridicule, amoureuse et soumise « avec des yeux de merlans frits » ironise Solal.

Un Solal des Solal, flamboyant d’une Méditerranée lumineuse, ingénue et chimérique, insulaire et bleue Céphalonie, mais trouble aussi et lourd, glauque d’une Alexandrie fantasmée dont Cohen fut l’amant éconduit, et dont Solal s’enivre jusqu’à l’absorption létale

« Les femmes pour peu qu’elles vous aiment, oublient que vous êtes
juif » écrira A. Cohen dont la vie amoureuse fut à l’égale de celle de Solal, son héros magnifique et de désespoir, qui veut que l’amour soit au-delà de la chair et des compromissions.

Là est le drame, la tragique beauté du combat, si c’est ainsi qu’il faut nommer l’implacable recherche de Solal dans Belle du Seigneur.

Un amour dans lequel il veut pouvoir être et se perdre, oublier et s’oublier. Que rien de l’esprit, l’ironie, la conscience ou la dérision, ne viendrait altérer, regarder pour ce qu’il est, une peau, quelques dents en plus ou en moins, un vieux corps désabusé que l’on se doit d’aimer, pour lequel il veut être aimé, lui le magnifique, le superbe de muscles bien placés, à la bouche pleine de dents.

Ariane ne peut saisir l’intransigeance de ceux qui comme Solal ont bu à la source. Trop de Magnifiques en Solal. Trop de Mangeclous et de Valeureux sous les toits. Trop de démesure, de déserts, de Moïse, de buissons ardents, de commandements et d’élus en Solal, pour qu’Ariane puisse entrevoir cette propension naturelle qu’il a à être sa part de Dieu. Celui des miracles béats et celui du déluge, qui récompense et sévit selon l’obéissance et le dévouement.

Part dévastatrice. Intolérante pour le péché que l’insignifiante Ariane aux yeux d’or commet dès leur première rencontre, ignorante de lui qui s’offre en entier et de ce qui en lui peut tuer, briser, sacrifier, à l’égal d’un Dieu qui pour une pomme croquée jeta les hommes hors du jardin d’Éden.

Séduit par Ariane et amoureux dans l’instant, Solal la veut semblable à lui, perçoit déjà l’impossible, mais la rejoint quand même, fou parmi les fous et Valeureux à son tour, à cheval jusqu’aux murs du château et, Roméo escaladant les murailles, pénètre le balcon et la chambre, grimé et sali, bossu, édenté : vieux Juif fantasmé des discours antisémites.

Le pire, le plus laid, grimaçant, au nez crochu et aux mains tendues pour voler et saisir. Le traître des églises et l’emblématique, le vil qui hanta le nazisme et les religions, qu’Ariane aimera parce que l’amour sait l’amour et qu’il ne peut en être autrement, qu’aimer c’est voir et ressentir, savoir l’autre d’instinct, au-delà du regard… (On ne voit bien qu’avec le coeur, disait Antoine de Saint-Exupéry)

Au-delà du regard, être plus que ce qui est. Péché d’orgueil pour A.Cohen ? Toute puissance enfantine ou apostolat messianique ? Rédemption ? Consolation et réparation pour Solal ?

Ariane, la belle bourgeoise aux yeux d’or, en l’aimant au-delà de l’image répugnante que Solal lui donne à voir, le réconciliera avec ce Dieu qui les a offerts en pâture à la haine populaire dans une reproduction constante du chemin de croix et de la crucifixion. Elle sera la rédemption de l’humanité meurtrière. Elle sera la preuve qu’ils sont beaux et dignes d’amour, eux les Juifs honnis et pourchassés comme impurs. Déicides.

Hélas, Ariane est à des années lumières des attentes et des nécessités amoureuses de Solal. Et, alors qu’elle l’aimera ensuite jusqu’à ne vivre qu’accrocher à son souffle, à ses lèvres et à ses désirs, attentive à lui plaire et à satisfaire ses envies, qui pour lui sera servante, putain, pourvoyeuses de femmes, et toujours convaincue d’être en amour, même sous les fards et la vulgarité, dégoulinante de mascara, de parfums agressifs, de drogues et d’alcool, elle ne saura pas reconnaître Solal sous le sale manteau du vieillard qu’elle découvre dans sa chambre et qu’elle repousse, dégoûtée et craintive, autoritaire.

Fin du divin, de la quête et de la résurrection. Fin des élus et de la naissance du nouvel homme parmi les hommes devenus, et de l’amour réparateur. Rien de ce que désirait Solal n’a émergé dans les beaux yeux d’Ariane. Pire, elle l’a rejeté.

En repoussant Solal, Ariane sans le savoir a mis un terme à l’amour idéalisé qu’il imaginait pour eux, et il ne verra plus en elle que des yeux, une bouche, un corps qu’il aimera dans la détresse, les frustrations et les colères des renoncements.

Là commence vraiment le livre de Belle du Seigneur. Une histoire d’amour extrême entre un intellectuel du début du siècle et une petite bourgeoise conformiste. Un Méditerranéen d’origine et une Suisse. L’alliance incongrue de la carpe et du lapin, tous les deux fruits de leur culture et dans l’incompréhension de l’autre.

Pas de névroses déclarées, de difficultés enfouies, de Dieu tout puissant ou de Valeureux chimériques sur le devant de choses tacitement intégrées, mais une femme et un homme confrontés à la fulgurance de l’amour dans une époque aux mœurs encore tamisées et qui chacun avec sa nature ira au bout du bout de ce qu’il est jusqu’à la perte de soi, la perte du corps, la mort, prouvant, ô merveille, que l’amour si destructeur soit-il, est toujours amour.

Quand dans un sursaut vital, étrange paradoxe, Solal propose de stopper les douleurs et les perversions, les avilissements qui les réduisent, elle plus que lui, elle, adorante jusqu’à l’esclavage et la soumission, jusqu’à lui offrir d’autres corps pour qu’il l’aime toujours, Ariane accepte, lui offrant avec sa mort l’ultime preuve de son amour.

C’est ensemble qu’ils vont mourir. Et c’est dans cette mort à peine concertée, qu’ils vont trouver l’apaisement et de nouveau le sentiment flamboyant de leur première rencontre.

Elle boira le poison avant lui, et il la regardera s’endormir, belle parmi les belles redevenue, touchant au divin par la grâce du don absolu qu’elle lui fait sans conscience réelle, seulement emplie d’amour pour lui, pour qu’il soit heureux, pour qu’il l’aime.

Et c’est généreux, sans batailles et pour la première fois en adéquation parfaite avec Ariane allongée et morte près de lui, dont il embrasse le visage, les yeux d’or et la bouche, que Solal avale à son tour le breuvage libérateur, heureux de s’en aller ainsi, amoureux et convaincu de ne jamais pouvoir l’être plus que là, dans cet instant précis où la mort les sépare.

Belle du Seigneur, Ariane l’est pour tous les siècles à venir. Souvent dans les premiers temps après la lecture du livre, la petite Genevoise paraît sans envergure, alors que Solal séduit sans restriction. On intègre sa désespérance et son besoin de consolation, sa dimension spirituelle, alors qu’Ariane semble vide et sans densité. Et puis, petit à petit Ariane émerge autrement. Et l’on se surprend à souffrir pour elle et avec elle qui donne sans compter et sans se protéger, dans un amour qui est de l’innocence et de l’enfance.

Solal demeure unique, mais c’est Ariane qui porte l’amour, le transcende, lui transmet sa foi et sa lumière, lui façonne un corps céleste. Albert Cohen a donné à Solal des prérogatives personnelles au point qu’on ne sait plus ce qui est de l’un ou de l’autre, de la réalité ou de la fiction, et magnifiant l’un et l’autre, mais il a donné à Ariane la seule qualité qui vaille la peine de vivre et de mourir peut-être, l’amour.

L’amour sans lequel aucune ligne de force ne peut se dessiner et qu’elle partage avec Solal, mais avec nous aussi, lecteurs entièrement conquis par la grâce romantique de ce sulfureux roman.