Les algériens ont raison d’avoir la rage au ventre et les commentaires acides. Avoir manifesté par millions dans les rues, être sortis en masse pour crier leur ras-le-bol, avoir réussi à avorter, par une belle et inattendue expression pacifique, un inévitable cinquième mandat pour avoir le résultat d’aujourd’hui, il y a de quoi se tordre les nerfs et les boyaux d’amertume et de déception.

Dans la photo politique algérienne, un militaire, Ahmed Gaid Salah, une créature du sytème Bouteflika, sentant le vent des manifestations tourner, s’est rallié à la dernière minute à une de leurs exigences, l’avortement du cinquième mandat.

Et dans la pure tradition du coup force militaire dont la grande muette algérienne possède les secrets de fabrication, il dépose Abdelaziz Bouteflika déjà affaibli par la maladie et par la frustration et la détestation de ces concitoyens concentrée sur sa personne. Et comme par enchantement, Ahmed Gaid Salah se coule dans l’habit du personnage présidentiel jusqu’à devenir le grand et unique ordinateur de la vie politique algérienne.

Il a beau crier sur tous les toits qu’il ne fait qu’appliquer ce que dicte la constitution algérienne, à savoir la nomination au poste de président de la République, du président du Parlement Abdelkader Bensaleh, chargé de préparer une période transitoire, c’est lui qui s’accapare la parole publique. C’est lui qui fixe le cap et l’agenda.

C’est lui qui indique à la justice les décisions à prendre, les enquêtes à ouvrir et les personnalités à arrêter. Sa parole est guettée par l’ensemble de la classe politique. Et des groupes médiatiques aux réflexes de courtisans ataviques ont déjà commencé à chanter sa gloire et à lui fabriquer un mythe comme au bon vieux temps du Bouteflika triomphant.

L’omniprésence d’Ahmed Gaid Salah dans la sphère publique et politique algérienne est si forte qu’il efface par ses seuls comportements le contenu et l’esprit de la constitution qu’il prétend mettre en œuvre. Les animateurs de ce grand Hirak (Mouvement populaire du Rif) algérien ne cessent de se poser ces interrogations. L’Algérie post Bouteflika a un président de la république et un premier ministre.

Les deux se contentent de faire de la figuration muette. Il est vrai que la simple évocation de leur nom provoque des allergies, que leur départ fait partie des pressantes demandes de foules en liesse, mais est-ce une raison pour que le patron de l’armée s’accapare à lui seul la capacité à configurer la prochaine séquence politique algérienne.

L’Algérie d’aujourd’hui est dirigée de facto par un militaire, Ahmed Gaid Salah. Il a entrepris de mettre à l’ombre toutes les forces politiques, militaires et économiques susceptibles de lui barrer la route et de lui compliquer la tâche. Il donne en offrande à la colère populaires quelques icônes de la corruption et de la mauvaise gouvernance de l’ère Bouteflika. Il pense que ces têtes coupées vont suffire à calmer les ardeurs et à éteindre le feu de la contestation.

Et quand lui revient comme un effet boomerang le changement de sytème comme exigence cardinale de cette colère populaire, Ahmed Gaid Salah s’enferme dans une attitude autiste. Il ne voit dans cette demande légitime qu’une manipulation des forces hostiles à l’Algérie qui rêvent de sa déstabilisation et de son abaissement. Le recours à l’ennemi extérieur est une pratique courante et fréquente au sytème algérien pour se dédouaner des failles domestiques et espérer mobiliser le sentiment national des algériens.

Ahmed Gaid Salah ne veut pas entendre de présidence collégiale chargée de préparer la période transitoire, ni de constituante chargé de penser les fondations de la seconde République scandée par les manifestants, ni de dialogue avec une coordination représentant le Hirak algérien. Il s’accroche à son schéma initial : des élections présidentielles le 4 juillet prochain.

Peu lui importe que les ministres de ce gouvernement de « la honte » comme l’appellent les algériens ne puissent pas fouler le moindre bitume sans déclencher haine tenace et rejet violent.

Peu lui importe apparemment que les forces politiques les plus vives du pays refusent d’inscrire leurs pas dans cette stratégie qui risque de subir un retentissant refus. Des notabilités locales ont déjà fait savoir leur opposition à organiser un tel scrutin.

Ahmed Gaid Salah n’en a cure. La présidentielle aura lieu comme si sa seule hantise est que le candidat adoubé par l’armée puisse bénéficier de l’onction du suffrage universel, source d’une forme de légitimité même artificielle.