L’être humain serait-il un sujet sinon parfois un objet rêvé ? Voici la pleine lune du mois de Sivan 5775, en Juin 2015, donc en Shaaban 1436. Si, si, il faut savoir se situer dans un temps que nous marquons avec une touche d’impérialisme grégorien post-religieux, sécularisé et commercialisé, ou encore de post-modernité.

Un été qui sera chaud ? En Israël, des pics de chaleur et des pointes de gel, enfin presque… Oui, rêve ou fantasme, voire un mélange des deux, faits de batailles avec des djinns, des anges qui ne savent jamais s’asseoir mais se tiennent debout jour et nuit… C’est fatigant, que diable! A moins que certains ne se laissent saisir par des dybbukim\דיבוקים d’une culture yiddish souvent dénaturée.

La blague est connue : disons qu’en 1938, à Tel Aviv, dans un autobus, une femme s’énerve et oblige son fils qui lui parle hébreu à lui répondre en yiddish. Un voisin réaliste, conscient de l’aube naissante d’une civilisation post-moderne singulière et virginale, proteste : « Nous sommes en Eretz Israël, ce garçon doit parler hébreu et non yiddish, voyons! » La mama juive de lui rétorquer : « Je ne veux pas que le petit oublie qu’il est juif ».

A ce niveau, il y aurait comme un défaut en ce moment. Il y a bien la « medinat Yisraèl\מדינת ישראל » mais, pour le Yiddishland, « medine\מדינה » renvoie aux Etats-Unis d’Amérique [= ‘goldene medine\גאלדענע מדינה’] tout comme « Eretz » est celle de K’naan-כנען, c’est-à-dire la Pologne intérieure et lithuanienne, la Biélorussie, avec une pique vers une Ukraine incertaine qui descend sur la Dobroudja roumaine. Ce n’est pas tragique : Scholem Aleichem a décrit combien il était facile de faire son chemin à Londres pour un Juif d’Europe de l’Est. Parler yiddish, sans doute, avec peut-être une pointe d’accent Cockney, mais surtout, parler avec les mains : « dos makh’n mit di hent\דאס מאכן מיט די הענט = littéralement : ‘le faire avec les mains' ».

Certes, il y a une « medinah » mais le mot désigne aussi l’une des principales villes de la péninsule arabique. En fait, un « lieu » régi par les « dinim-dinei\דינים-דיני = la Loi, les règles de la vie civile et sociale ».

Voici 48 ans, nous arrivions comme de jeunes gens tout feu tout flamme: d’un côté les atterrés de la disparition éventuelle de ce petit lopin néo-hébraïque ou bien, ce qui fut mon cas, l’idée qu’il était impossible que le Doigt de Dieu se venge soudain d’une structure en Lego’s de sable rêvé, sorti d’un néant qui ne saurait exister. Les choses peuvent être cachées, « absentes, en éclipse », le néant n’est pas de ce monde-ci, ni sans doute de l’autre. Autre blague qui eut cours en juin 1967 : « La nuit, les Arabes voient des Phantoms et, le jour, des Mirages ».

Et nous, qu’avons-nous donc vu ?

La question se posait déjà bien en amont. Voir le Mur occidental\כותל המערבי comme enserré dans une impasse de poussière, de terre battue, de sable et un mur mitoyen étroit ? Le miracle inespéré qui traversait brusquement les millénaires, songe irréaliste d’un été particulier. Mes yeux ont vu ce que des générations familiales dispersées et pourtant ancrées ici ont répété sans cesse dans les paroles qui font de tout Juif, en quelque point du globe qu’il soit, un être vivant dans cette terre et parle du regard, de l’odorat, de l’ouïe, des mains et des jambes un langage hors-temps.

C’est là le hiatus comme on dit en latin ou le hapax, le fait totalement nouveau, comme l’affirme le grec. Serions-nous les seuls au monde ou bien tenterions-nous, entre tous les paysages des diasporas multiples, de faire, d’un nombril coupé, l’élastique insaisissable d’un appel en boomerang pour un Croissant Fertile.

Gerschom Scholem a appartenu à une génération fondamentale pour la nouveauté de l’identité israélienne. Il a mis l’accent sur le prophétisme. Il n’est guère le seul, mais le sens du prophétisme comme mouvement permanent et stable, intérieur à la révélation sinaïtique et la quête d’une possible sainteté fut au centre de sa recherche, en confrontation directe avec l’héritage alémanique auquel il appartenait.

C’est lui qui insista sur le personnage exceptionnel et extravagant de Shabtai Zvi\שבתאי צבי ou Shabbatai Tsevi (1626-1676), faux messie auto-proclamé en 1648 alors que le grand pogrom du hetman ukrainien Bohdan Khmielnicki décimait un tiers des communautés juives les plus vives d’Europe centrale et orientale, dont les plus célèbres yeshivot. Avec ses hordes haineuses, il sabra les talmudistes les plus érudits de l’époque.

Cette soif « messianique » – également présente dans la réalité du Yiddishland – conduisit à des espérances de rédemption hors normes dont l’Occident juif n’a qu’une très pâle idée. Ces attentes ferventes, souvent utopiques, ont permis de supporter et dépasser l’abomination de souffrances inouïes avant d’être neutralisées et détruites, comme en préfiguration de ce que le génocide nazi imposa en termes de solution finale.

La reconnaissance de Shabtai Zvi s’inscrit dans la lecture-interprétation de « signes » : né le jour de Ticha Be’Av, prétendument mort au jour de Yom Kippour, il épousa, comme signe eschatologique (cf. le prophète Osée), une prostituée juive, Sarah, rescapée des meurtres en masse khmielnickiens. Il suffira de souligner, qu’alors que des foules juives s’anathématisaient ou reconnaissaient son rôle rédempteur influencé par l’enseignement de Rabbi Louria, il fut contraint par le Grand Vizir de se faire musulman, ce qu’il fit devant le Sultan le 16 septembre 1666. Cette apostasie a profondément marqué le judaïsme d’Europe et du pourtour méditerranéen. Shabtai Zvi avait eu l’audace d’affirmer qu’il ouvrait ainsi d’autres temps messianiques. Après son apostasie ou illumination, l’Effendi Mahmet (Shabtai Zvi) continua d’être suivi par des fidèles tenaces dont la secte des Dönmeh turcs reste le reliquat transitionnel entre l’Empire ottoman et la république laïque des Jeunes Turcs.

Faire mention de Shabtai Zvi dans le cadre du retour à Sion semble anecdotique, tragique : comme si la langueur à retourner à Jérusalem pouvait se satisfaire de sornettes pseudo-théologiques, donc d’erreurs d’interprétations sur les temps et nos propres destinées.

Il y a bien plus : à chaque période de vastes pogroms dévastateurs, les communautés juives ont essentiellement fait face, en Palestine ou en Eretz, à un pouvoir musulman. Shabtai Zvi draina des foules considérables qui vendirent tous leurs biens pour se rendre à Jérusalem ou Tibériade. L’islam avait pris les couleurs de la Sublime Porte ottomane, turcophone et elle succédait à la conquête persane.

Or, la première aliyah (1880) est venue de l’Empire tsariste, donc russe et slave, d’un monde imprégné de cultures ashkénazes diverses (lithuanien/mitnagdim-מתנגדים opposés au hassidisme ukrainien, bessarabien, biélorusse). Une population familiarisée à compter sur puissances occidentales, surtout la Couronne britannique, la France et le Reich allemand, donc avec les autorités ottomanes.

On en vînt à oublier les Arabes. Eliezer Ben Yehudah cessa de parler yiddish, russe et ukrainien pour susciter un dialogue avec des Juifs, issus de traditions judaïques profondes ou en voie de sécularisation. Pour tous, l’hébreu biblique, michnaïque et l’araméen formaient un creuset commun, certes sémitique, mais comme délocalisé de toute mise à niveau synchronique. Le yiddish continue de véhiculer l’héritage de l’araméen talmudique…

L’évidence d’une très proche parenté humaine et linguistique avec les Kurdes, les Sabbéens et surtout les Arabes s’était estompée et, en tout cas, opacifiée avec le temps, même si les relations avec les Juifs yéménites avait subsisté à travers les siècles d’exil et de persécutions.

Au fond, à force de s’évader dans les utopies messianiques générées par une confrontation constante à la haine, le judaïsme trans-européen a fini par oublier l’extraordinaire puissance économique, culturelle et militaire que représentait l’islam. Il domina depuis l’Espagne, le Maghreb jusqu’au Pendjab et l’Asie à partir de la 15ème année de l’Hégire (637), sous le califat de Omar Ibn-al-Khattab.

Maïmonide a appartenu à ces temps de dialogue : né à Cordoue, ayant vécu au Caire où il fut le médecin personnel de Saladin, il était reconnu comme l’un des savants les plus éclairés du judaïsme d’expression arabe. Les juges islamiques suivaient ses conseils tandis que les universités chrétiennes, alors sièges du savoir, s’inspiraient de ses écrits.

On parle souvent de l’ère idyllique de Cordoue, comme d’une période de paix inter-confessionnelle. Là aussi, on est dans l’utopie comme le confirme la vie de Maïmonide : il a dû fuir toute sa vie pour échapper à la prison ou au meurtre. Il reste que, dans ces climats d’hostilité, la culture s’est notamment exprimée en langue arabe et fut souvent préservée par des suprématies intellectuelles que le judaïsme, comme l’Occident ont voulu oblitérer avec dédain au siècle des Lumières.

Pourtant… l’arabe est la seule langue où l’homme se définit par la même racine que « sympathie, amabilité, politesse ». La rythmique arabe insiste sur « ces hommes qui aiment être aimés » d’où découle toute une littérature et poétique conformes aux Wasf ou chants d’amour (cf. Cantique des cantiques). L’idéal de la Oumma musulmane consiste en un sens fondamental de la convivialité, de l’hospitalité. En français actuel, on parlerait de « vivre-ensemble » et on aurait tort : c’est une chose de se supporter dans des sociétés modernes en oppositions variées? C’en est une autre que de vivre de lait de chamelle et de dattes fraîches sous des tentes devenues buildings bâtis sur les cinq piliers de la Sagesse (la profession de foi, la prière, Zakat/purification de la richesse = aumône, le jeûne, le Hajj/pèlerinage à La Mecque – N.B. un pèlerin qui a visité la Terre Sainte et Jérusalem est appelé « hajji » dans les langues de l’Orient chrétien).

Au fond, même si la comparaison peut étonner, il y a peu de différence entre un sabra né en Israël, fruit d’apparence dure, mais tendre à l’intérieur et le sens inné de l’hospitalité d’une civilisation désertique, frugale et raffinée où la « soumission à la volonté divine » (« islam ») conduit aussi à des efforts longs, intérieurs et ciselés de la « réconciliation » (également nommée « islam »). Cette convivialité sociale vient de la manière dont nous entendons le mot « obéissance » qui, en latin, veut dire « ob-audire/écouter et entendre (Dieu) ensemble, de manière commune ». Dans ce contexte de deux Communautés fortement unitaires – le judaïsme et l’islam – le drame actuel du christianisme vient précisément de cet émiettement parcellaire (plus de 450 Eglises en Israël en sus des 13 Eglises officielles). Il se caractérise par une incapacité à s’accorder sur le sens de ce mot « obéissance » au regard de la foi.

La renaissance de l’hébreu comme langue vernaculaire entre des êtres que tout séparent – y compris même leurs relations à des formes diverses de judaïsme – atteint aujourd’hui une dimension prodigieuse par la fécondité des mots. Voici quarante ans, on sentait que la langue était surtout un esperanto interne et utilitaire. En ce moment, la fertilité des jeux de mots, la créativité quasi bi-mensuelle de mots « en vogue », un argot tissé de yiddish, d’arabe, de slave commun et d’araméen ou d’amharique introduit à un prophétisme vivant, oral, écrit et SMSisé, digitalisé, rappé… qui redécouvre son terreau de sable devenu béton ou qui a verdi comme la route qui va de Beer-Sheva à Arad.

Lorsque voici à peine plus de vingt ans, les ex-soviétiques sont arrivés de républiques où l’on parlait de très nombreuses langues et dialectes outre le russe fédérateur, ils n’étaient jamais sortis de l’entité socialiste universelle engoncée derrière le rideau de fer. De nombreux Arabes avaient fait leurs études en URSS grâce à des bourses accordées au nom de la grande amitié fraternelle.

Arrivés en Israël, ces nouveaux israéliens refusèrent de fréquenter le monde arabe et ne s’en approchèrent qu’à petits pas. Même réactions de la part, par exemple, de nombreux nouveaux immigrants français… étonnés qu’il y ait des Arabes dans les hôpitaux et les administrations. En revanche, les enfants « russes » ont tout de suite exprimé le souhait d’apprendre l’arabe. Comme l’Etat d’Israël ne favorise pas l’enseignement du russe à l’école, que l’arabe est langue officielle, ces jeunes russo-israéliens se mirent à apprendre l’arabe. C’est intéressant car cette réalité n’est absolument pas évidente pour les anglophones, surtout originaires du Nouveau Monde. Il leur suffit de parler anglais, de connaître l’hébreu.

Le rendez-vous manqué avec l’arabité finit par s’affirmer. Les générations passent et l’acculturation s’incarne par le langage. Dans le nord du pays, les Arabes parlent souvent hébreu de manière remarquable. Il y va aussi du prestige des écoles et universités hébraïques. De nombreux adolescents galiléens orthodoxes demandent même, dans l’Eglise, à prier en hébreu… Il s’agit plus d’une voie d’intégration mais…

Un nombre croissant d’Israéliens prennent conscience qu’ils vivent dans une région de langue, de culture, d’économie productive où l’arabité occupe une place essentielle. David Ben Gurion n’avait – pensait-il – aucun besoin à parler arabe. Il lisait le latin, le grec, l’allemand mais se souciait peu d’une population locale qui, au fond, ne lui paraissait pas fondamentale. Je cite souvent l’expérience du Rabbin Yehoshua Leibowitz, chimiste, neuro-biologiste, philosophe venu de Riga en 1935. Il fit un jour une conférence en hébreu dans un village arabe et fut stupéfait de ce que tous les écoliers parlaient parfaitement l’hébreu alors que lui ne connaissait que quelques mots d’arabe. Il s’en excusa, trouvant que le pays ne pouvait ignorer cette langue sur le long-terme.

La rencontre entre la nouvelle hébraïté et l’arabité prend du temps à plusieurs niveaux. Israël reste, malgré tout, un état issu des traditions ashkénazes d’Europe ou du monde européen, occidental, voire de contrées en contact avec les modes de vie sinon la puissance euro-asiate. Les Juifs expulsés par les nouveaux état arabes sont arrivés en Israël en grand nombre en 1947-48 (700 000 personnes). Ils  appartenaient à un monde issu de communautés orientales, au passé souvent prestigieux et pourtant méprisé. La plupart adoptèrent une loi du silence verbal par rapport à l’arabe, reléguant leur savoir-faire sémitique. Celui-ci sort de l’ombre en ce moment.

Il y a aussi un autre facteur. A force de couper les cheveux en 12… ou plus si affinités, le judaïsme israélien se définit par opposition et non par similitude ou analogie avec les identités religieuses ambiantes. L’altérité profonde finit par caricaturer le chrétien en Esaü et le musulman en Ishmaël et tout cela se danse en continu sur un rythme pratiquement « derviche » et étourdissant.

Il reste que l’Arabe d’Israël-Judée-Samarie ou Cisjordanie commença, historiquement,  par être juif à Jérusalem, païen à la mode de Jethro… chrétien de diverses obédiences, puis musulman, mélangé à de multiples tribus et populations.

Contrairement au Juif qui se veut avant tout « juif », l’Arabe s’inscrit dans un paysage multiforme : la langue arabe est aussi celle de Juifs, de chrétiens dont on ignore souvent l’existence. Il est stupéfiant de voir arriver des pèlerins et des touristes tout étonnés qu’il y ait des chrétiens arabophones! Et il y a évidemment les musulmans. On ignore souvent que, pendant la messe, beaucoup de chrétiens locaux de langue arabe prononcent la langue à la manière dont elle est cantillée dans l’Islam.

Lorsque le Président Reuven Rivlin s’adresse à l’entité arabe et à tous les citoyens d’Israël, quand il se rend à des lieux de souffrances des premiers temps de l’Etat hébreu et va jusqu’à suggérer de dialoguer avec le Hamas, il ne fait que montrer le chemin parcouru depuis 68 ans d’indépendance et 48 ans d’unification de Jérusalem.  Sa famille est présente en Eretz depuis 1809. Il est le fils de Yosef Yoel Rivlin, qui publia la première édition hébraïque du Coran.

N’est-ce pas extraordinaire que, dans ce petit coin de terre, posé sur l’axe de la fosse syro-phénicienne qui se scinde par mini-micro-fractures insensibles mais persévérantes, la rencontre et le croisement des êtres restent au coeur de la vocation humaine et divine.