Au cours de la « Grande soirée du Télévie 2015 », Le chanteur-vedette Salvatore Adamo (71 ans) a interprété, en duo avec Julie Zenatti, sa célèbre chanson « Inch’Allah », dans la version revue et corrigée par ses soins en 1993 pour la rendre plus géopolitiquement correcte.

Cette ré-audition m’a rappelé la mise au point sévère que j’avais publiée, en avril 2008, sur un site juif. J’y donnais suite à l’interpellation d’un internaute qui rappelait amèrement que le chanteur avait rédigé, en 1993, une deuxième version de son ‘tube’, expurgée du parti pris pro-israélien que lui reprochaient ses détracteurs [1].

Deux explications principales de ce revirement ont été données par les critiques. La plus positive (c’est la version du chanteur lui-même), les accords d’Oslo avaient changé la donne ; l’espoir d’une paix prochaine et donc de la cessation du conflit palestino-israélien méritait une illustration poétique, et plutôt que d’écrire une nouvelle chanson sur ce thème, pourquoi ne pas transformer l’originale par quelques touches littéraires bien venues?

Les tenants de l’explication négative, eux, ricanaient en faisant remarquer que, sur le plan de l’image de marque du chanteur et du marketing de son ‘tube’, c’était une bonne affaire, puisque – ô miracle ! – après ce rafistolage, « Inch’Allah » devenait arabo-correcte et valait à la vedette des concerts dans tout le Proche-Orient (à l’exception du Liban).

Je donnerai mon avis sur la question dans la dernière partie du présent billet. En attendant, pour permettre à qui le souhaite de se faire une religion, voici une brève leçon de texte. Ne pouvant, en raison des contraintes éditoriales de ce Blog, disposer les deux versions en synopse pour permettre la visualisation immédiate des différences entre les deux textes, je me limiterai à quelques remarques et commentaires successifs.

Le fait le plus massif est la disparition pure et simple, dans la version recyclée, des strophes 7 à 9, dont voici le texte :

« Dieu de l’enfer ou Dieu du ciel
Toi qui te trouves où bon te semble
Sur cette terre d’Israël
Il y a des enfants qui tremblent…»

« Les femmes tombent sous l’orage
Demain le sang sera lavé
La route est faite de courage
Une femme pour un pavé… »

« Mais oui j’ai vu Jérusalem
Coquelicot sur un rocher
J’entends toujours ce Requiem
Lorsque sur lui je suis penché… »

Intéressant également est le remaniement de la strophe 4 :

« Le chemin mène à la fontaine
Tu voudrais bien remplir ton seau
Arrête-toi Marie-Madeleine
Pour eux ton corps ne vaut pas l’eau… »

Qui devient :

« Mais voici qu’après tant de haine
Fils d’Ismaël et fils d’Israël
Libèrent d’une main sereine
Une colombe dans le ciel
… »   

Mais le plus choquant, semble-t-il, ce sont les « SIX millions d’âmes » (juives) du texte original, diluées’ (à parts égales ?) dans la strophe 10 de la version amendée :

Requiem pour LES millions d’âmes
de ces enfants, ces femmes, ces hommes,
tombés
DES DEUX CÔTÉS du drame…
Assez de sang, Salam, Shalom…

Des deux côtés? Attendez ! Je croyais savoir compter…

Où sont les MILLIONS de Palestiniens « tombés »?…

Cette strophe 10 est la dernière de la version rédimée et en constitue le bouquet final.

Mon avis, à présent, sur cette opération « chanson propre ».

Monsieur Salvatore Adamo s’est fait, de longue date, une réputation de «gentil garçon»

Ses manières gauches et timides (spontanées ou étudiées? nul ne le sait…), sa simplicité, sa discrétion, sa pudeur et sa modestie (même remarque), ont fait de lui une star très populaire.

Et chacun sait que les stars font souvent la pluie et le beau temps en matière d’opinion. Alors, malheur à celui ou celle (personne privée, institution ou nation), que la vedette fustige, ou simplement à qui elle fait les gros yeux!

Du coup,

  • oubliés, les « enfants d’Israël qui tremblent »
  • disparu, le « Requiem »
  • éludés, les « Six Millions d’âmes » (juives)…
  • submergés, les « mausolées de marbre »
  • passés sous silence, les « Six Millions d’arbres »

Après cet exercice, Adamo pourrait, sans problème, pasticher les «Trompettes de la renommée» de Brassens. Cela donnerait à peu près ceci :

« Les gens de bon conseil ont su me faire comprendre
qu’à l’homme de la rue [arabe] j’avais des comptes à rendre, et que, sous peine de choir dans un oubli complet, j’devais mettre au
rancart mes sionistes couplets ! »

Pauvre Adamo! Il faut le comprendre. Il nous l’a expliqué lui-même: «On m’a reproché d’avoir choisi mon camp» – entendez : Israël. Pas très politiquement correct, il est vrai…

Alors, tant pis pour le peuple aux Six Millions de victimes : intimidé, honteux de sa partialité, Adamo le doux (non, je n’ai pas dit « le mou »!), incapable de peiner le dernier interlocuteur qui le remet en cause, s’est remis au travail… Vous avez lu, plus haut, ce que cela a donné. C’est médiocre, poussif, absolument pas convaincant.

Moi, à la place des Arabes et des Palestiniens (victimes eux aussi, ne l’oubliez pas… (Quoi, Six Millions?… Lâchez-nous les baskets avec vos «Six Millions»! Vous n’avez donc que «ça» à la bouche !?)… Donc, à la place des Arabes et des Palestiniens, je serais horriblement vexé…

Alors, ma conclusion personnelle? Après les analyses qui précèdent, elles ne font certainement plus de doute pour vous :

Malgré l’affirmation contraire de Monsieur Adamo, la cure d’amaigrissement et la ’révision’ qu’il a infligées à sa chanson de 1966, n’ont rien d’un «rééquilibrage», comme on l’a écrit. C’est du pur recyclage révisionniste, après les titillements d’une conscience mal éclairée.

Résultat recherché: l’équivalence morale [2] ! La tarte à la crème des «belles âmes» qui veulent être du bon côté du manche. Selon cette morale de chapon, (ou, si vous préférez, émasculée), une partie qui a raison et l’autre qui a tort, ça n’existe pas, alors, partageons les torts.

Il faut savoir que ceux qui pratiquent ce genre de ‘philosophie’ « droit-de-l’hommiste » s’estiment moraux, parce que non-partisans. On a vu ce que cela a donné au cours des décennies écoulées :

  • Loi du retour pour les Juifs = Droit au retour en Israël pour les Palestiniens ;
  • Implantations sur le sol de l’antique patrie des Juifs = Grand Israël, colonisation, occupation ;
  • Barrière de sécurité = Apartheid ;
  • Autodéfense armée = Réaction disproportionnée ;
  • État Juif = Racisme et Théocratie;
  • Holocauste = Nakba, etc.

Il y a beau temps que j’ai ôté le « gentil» Adamo de mes podcasts préférés. Si quelqu’un cherche une chanson sioniste équivalente de l' »Inchallah » première époque, j’ai une bonne nouvelle : il existe un « tube » bien meilleur que celui d’Adamo, et surtout plus sincère.

Il s’appelle « Terre promise ». Les paroles, simplissimes et percutantes, sont de Pierre Delanoé. La musique est une adaptation du « tube » populaire international du groupe The Mamas & Papas, intitulé « California Dreamin’ », et il est interprété par la belle voix, chaude, rythmée, et bien timbrée, du regretté Richard Anthony, récemment décédé.

Cette chanson date de 1966 (tiens, la date où Adamo créait « Inch’Allah » première mouture !). Contrairement à celle d’Adamo, elle n’a pas eu besoin de recyclage. Hélas, il n’y a pas eu non plus de vedette pour la reprendre, faisant chaud au cœur à qui veut l’entendre ou la ré-entendre.

Vous la trouverez ICI.

Enfin – pardonnez ce jeu de mots facile – :

aucun Adamo au monde ne nous séparera de notre Adamah, notre terre à nous, Eretz Israel

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[1] Titre de l’article, que j’ai repris sur mon site personnel debriefing : « L’ »Inch’Allah » d’Adamo (1966-1993): rééquilibrage ou recyclage islamiquement correct ? »

[2] «Concrètement, l’équivalence morale signifie une culpabilité également partagée, une mauvaise foi également répartie, une intransigeance également intraitable. Vous voyez le topo: Israéliens et Palestiniens, tous dans le même sac! Ils sont tous fautifs, pleins de haine. C’est là, reconnaissez-le, une posture facile et combien rassurante puisque ça vous dispense de prendre parti. C’est cependant une attitude parfaitement odieuse et méprisable.» (D’après Jacques Brassard, «L’équivalence morale, ou l’hypocrisie occidentale».