Si les pêchers en fleurs savaient que des hommes sont décapités et des femmes séparées de leurs enfants et abattues comme des quilles en bois de péché, ils ne fleuriraient pas et mourraient secs.

Qu’est-ce qui fait que les pêchers fleurissent ? Qu’est-ce qui fait l’ébahissement devant une fleur de pommier qui s’ouvre à l’œil du bois dénudé? Comment  la sève qui restait comme morte dans l’aubier de l’écorce se liquéfie à nouveau et jaillit dans les ramures‪?

Israël se couvre de blanc, de rose, de rouge, de bleu, de jaune. Les oranges et les mangues préparent leur festin.

Comment se fait-il que le tonnerre gronde du Liban? Elles sont si éclatantes les montagnes du Liban! Pourquoi les cigognes et les grues de retour de l’Afrique de l’Est  ne s’y arrêtent-elles pas? Quel est ce feu qui les abat avant leur estive?

Comment se fait-il que la bénédiction s’arrête où mes mains, ombres de mes bras, se lèvent non pour bénir mais pour gémir?

Je voudrais être en colère, mais je ne peux pas. L’arbre regimbe-t-il contre le gel? Il sait qu’il est profond : d’où il est mort, il renaît.

Comment tant de force, tant de silencieuse puissance peuvent-elles ouvrir au Nouveau un végétal immobile et qui se reproduit au vol des oiseaux et par le ventre des abeilles éparpillant au loin sa semence, alors qu’elles sont incapables de transgresser l’épaisseur de mes sept paupières, de soulever les montagnes du Liban, de remuer les strates pétrifiées du Sinaï, de bouleverser l’âme sous-vide de l’homme qui se lève à l’aube, prend son poignard dans la cuisine où il a avalé son café, monte dans l’autobus, voit un frère humain à la chemise qui colle au dos, qui transpire et a mal aux pieds, une verrue sur son cou, se mouche et laisse ses empreintes appuyées rougeoyantes sur le bouton du prochain arrêt ; puis ne voyant rien de tout cela, ne voyant rien de l’Homme, ne voyant rien de la chair de l’Homme, ne voyant que son couteau, la froideur de son couteau au manche de bois riveté, se précipite vers l’homme à la chemise ensuée, injurie le Béni et appuie le fer de son couteau banal entre les omoplates d’os, de chair, de sang de l’Homme au doigt appuyé, rougeoyant sur le bouton d’arrêt de l’autobus?

Comment se peut-il qu’un sanguin fasse suer un autre sanguin de sang et d’eau? A-t-on vu un tronc écorcher un autre tronc, un beau matin sur le trottoir? A-t-on vu l’acacia courir après le saule et l’anéantir?

Comment un homme contenant soixante dix sept pour cent de liquide, café inclus, ne peut-il faire mieux que l’arbre : monter vers la lumière en se courbant, sans se retourner vers son bois ?
 Qu’est-ce qui fait que du vivant au vivant il y a, chez nous, non la sève, ni l’eau ni le sang, mais le fer, la pierre, la machine et le « dur » dans lequel nous mettons toute notre force, toute notre intelligence, toute notre désir, et toute notre pensée? Nous mettons le dur à attaquer le tendre. A nous attaquer nous-mêmes. Il y a disproportion de moyen pour hâter la fin.

Y-a-t-il une automobile entre la racine et le fruit pour saper la racine et écraser le fruit? Y-a-t-il un couteau entre la tige et la feuille pour qu’ils parlent l’un par l’autre? Y-a-t-il un stratagème entre l’écorce et le noyau? Un plan de paix entre le bourgeon et l’embranchure? Le pistil dit-il à la corolle : « je ne veux pas de toi! »? Y-a-t-il un Etat pour le tronc qui pousse à l’Est et un autre pour le tronc qui pousse à l’Ouest? Peut-être il doit y en avoir un. Où mettra-t-on le tronc commun? Que fera-t-on des branches qui dépasseront du mur? A qui iront les fruits? Faudra-t-il inventer un droit international du partage, forme pudique de l’indécision végétante qui fait place aux ronces qui croissent sur l’abandon?

En Israël, D.ieu a mis entre l’Homme et lui, non le couteau du sacrifice ou l’épée du combattant, non la langue acérée du cynique, non le char du soldat ou la pierre du lapidateur, non le feu de l’incendiaire ou l’ironie de l’arrogant, mais il a mis la chair du prophète, il a mis la parole de son rejeton, il a mis la faiblesse, la transpiration, la verrue, les pieds douloureux, les mains moites, la fatigue et les agacements de son peuple de chair, de sueur, de sang et de salive.

Il a mis entre Adam et lui toute l’étendue de Ninive, toute la hauteur de la tour de Babylone, toute la profondeur du Sépulcre, toute l’immensité de la Mer Rouge, toute la banale désolation du désert, toute la vacuité du raisonnement qui se mesure perpétuellement à lui-même, tout l’orgueil de Pharaon, toute la concupiscence de Nabuchodonosor, et même toute l’ingénuité d’Abraham, l’impatience d’Aaron, et la colère de Moïse, la gigantesque angoisse de son Crucifié, et au-dessus de tout, l’insondable profondeur et noire ténèbre des enfers et de la mort pour qu’entre Adam et Lui il n’y ait plus de distance, mais la longueur d’un bâton levé, la louange d’une multitude, le murmure d’un silence, le cri d’une stérile, la clarté d’un tombeau ouvert de l’intérieur. Comme Elie, il s’est appesanti, allongé de tout son long sur le mortel pour d’un souffle le faire revivre.
 C’est juste le printemps. Un printemps plus précieux et plus manifeste que les autres.

Mais Pessah, mais Pâques ne passe pas. Il est une profonde entaille que  les pas de l’Eternel de retour d’un profond exil ont tracé dans le bois dans lequel sont taillés les manches des poignards et les bras des persécuteurs d’innocents, de crucifiés et de prophètes. Il est un juste retour à la racine, au fond de sa fosse, où la sève a supplié et attendu de s’élever à nouveau.
(Dan. Ch.6 : 23)