D’après un commentaire de Rashi

Une fois n’est pas coutume, mais puisque je n’accompagne pas cette lettre d’un de mes anciens commentaires sur la parasha de la semaine passée, je veux partager avec vous une exégèse de notre grand maître Rashi de la bonne ville de Troyes en Champagne (1040-1105).

La parasha que nous avons lu samedi est בחעלותך (Beha’alotekha). Elle se situe dans le quatrième livre de la Torah, les Nombres, et fait suite aux parashoth Bemidbar et Nasso. Elle s’étend du chapitre 8:1 au chapitre 12:16. Elle traite de très nombreux sujets que vous retrouverez dans la rubrique ci-dessous « Lectures bibliques de la semaine ».

Elle s’ouvre sur la description du grand candélabre en or massif à sept branches qui prenait place, dans le Tabernacle, au désert, à côté d’autres objets consacrés et des tables en pierre de la Loi. L’ordre est ainsi donné (Nombres 8:1-2) : « L’Eternel parla à Moïse en ces termes : parle à Aaron et dis-lui : Quand tu feras monter les lampes devant les faces du candélabre, les sept lampes illumineront. » (traduction de Chouraqui).

La Bible dite du « rabbinat » traduit ainsi : « Quand tu disposeras les lampes, c’est vis-à-vis de la face du candélabre que les sept lampes doivent projeter la lumière ». Rashi, bien conscient de l’anomalie syntaxique de cette phrase, commente ainsi : du fait que la flamme monte, on emploie, pour son allumage, le terme de montée (leshone alyah), car il faut allumer jusqu’à ce que la flamme s’élève d’elle-même.

Il cite là le traité du Talmud Shabbath (21a). Si l’on compare les deux traductions, on se rend compte que Chouraqui traduit bien le verbe « monter » tandis que le rabbinat contourne la difficulté en parlant de « disposer », traduction fautive mais en meilleur français.

Je ne m’étendrai pas ici sur le détail des différentes traductions. Je ne veux que retenir le commentaire talmudique cité par Rashi. Les rabbins ont décrit un phénomène somme toute bien connu de toute personne qui allume une flamme au moyen d’une autre source de feu.

Il lui faut rester sur la mèche jusqu’à ce que la flamme ait vraiment pris son essor, faute de quoi, elle risque, au moment où la personne retire son allumette ou sa torche, de s’éteindre sitôt allumée. En disant cela, je ne peux m’empêcher de penser à cette belle ouverture au Yom HaShoah où des enfants allument les six grosses bougies symbolisant les six millions de Juifs assassinés par le régime nazi.

D’anciens déportés (pour combien de temps encore ?) tiennent leur main jusqu’à moment où la flamme s’élève droite et lumineuse. Ce passage de témoin est très émouvant et porte en soi sa leçon : une génération transmet à une autre quelque chose d’indicible autrement que par cet acte sans paroles.

Donc, à propos du candélabre rallumé chaque jour par le grand prêtre Aaron et ses descendants, le Talmud nous suggère cette image en expliquant pourquoi la Torah a employé le verbe beha’alotekha, « lorsque tu feras monter » au lieu de behadlikekha « lorsque tu allumeras ».

Et je me suis demandé : est-ce possible que nos maîtres n’aient voulu nous fournir qu’une explication pratique quant à l’allumage d’une flamme, une sorte de mode d’emploi en quelque sorte ? Et si la citation de Rashi concernait l’éducation des enfants ?  

C’est là que m’est revenu le très beau poème de Khalil Gibran (1883-1931) extrait de son livre « Le prophète ». Je ne résiste pas à vous le citer en entier :

Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à la Vie.

Ils viennent à travers vous mais non de vous.

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.

Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.

Car ils ont leurs propres pensées.

Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.

Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans [vos rêves.

Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne cherchez pas à les faire à votre image.

Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s’attarde avec hier.

Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches vivantes.

L’Archer vise la cible sur le chemin de l’Infini, et Il vous tend de Sa puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.

Que la tension que vous donnez par la main de l’Archer vise la joie.

Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime également l’arc qui est stable.

Du coup, les flammes qu’allumaient Aaron et ses fils symbolisaient peut-être aussi ce que nous avons à transmettre à nos enfants avant qu’ils ne s’élèvent bien droit vers le firmament et qu’ils nous échappent, quand même lestés de notre enseignement ?

L’éducation ressemble beaucoup à cette opération qui consiste à allumer une flamme. Au départ, c’est tout petit, presque imperceptible, et il faut veiller à ce que la flamme prenne avant d’en retirer la source extérieure. Autrement dit, nous devons accompagner l’enfant jusqu’à ce qu’il soit capable de s’autonomiser.

C’est aussi comme dans les courses à pied de relais où celui qui transmet le témoin continue de courir un instant aux côtés de celui à qui il la transmis. On sent combien l’acte de transmettre est fragile comme l’est l’allumage d’une flamme. Il ne faut surtout pas retirer trop vite la source du feu au risque de voir la flamme, qui avait commencé de briller très faiblement, s’éteindre.

L’éducation doit accompagner l’enfant jusqu’à ce qu’il soit en mesure de s’assumer par lui-même, de se dresser bien verticalement vers son avenir et alors – oui – de quitter ses parents pour aller « pour/par lui-même » (lekh-lekha, va pour toi).

Et surtout ne pas se retirer trop rapidement de ses devoirs d’éducateur, ne pas s’en remettre à d’autres pour assumer ses responsabilités propres. Ne jamais oublier la merveilleuse étymologie hébraïque qui veut que les הורים (horim), parents, soient également les מורים (morim) enseignants, maîtres.