La lecture de la Torah de cette semaine (parasha Vayéra) contient, au chapitre 22 de la Genèse, le récit du non-sacrifice d’Isaac par Abraham sur ordre de Dieu. On connaît l’épisode fameux, maintes fois illustré par des peintres célèbres, au cours duquel Abraham, ayant reçu le commandement de sacrifier son fils sur le mont Moriah, se met en route sans tarder (et surtout sans prévenir Sarah sa femme), avec son fils unique, deux serviteurs et un âne chargé du bois pour le bûcher et du couteau du sacrifice.

Ils marchent trois jours jusqu’à ce qu’ils parviennent à la montagne indiquée par Dieu. Abraham intime aux serviteurs l’ordre de l’attendre au pied du Moriah cependant qu’il se met à le gravir avec Isaac et l’âne.

Aux questions de son fils s’étonnant de l’absence de l’animal à sacrifier, Abraham répond évasivement : « Dieu y pourvoira mon fils ». Arrivé au sommet de la montagne, le patriarche ligote son fils sur le bûcher et s’apprête à l’égorger lorsqu’une voix céleste arrête son geste en disant : « Ne porte pas la main sur ce jeune homme, ne lui fais aucun mal, car désormais, j’ai constaté que tu honores Dieu, toi qui ne m’as pas refusé ton fils, ton unique ! » (Genèse 22:12).

Puis Abraham, ayant remarqué la présence d’un bélier dont les cornes sont empêtrées dans un buisson, le sacrifie à la place d’Isaac. La voix céleste s’adresse alors à lui une seconde fois : « Je jure par moi-même, a dit l’Éternel, que parce que tu as agi ainsi, parce que tu n’as point épargné ton enfant, ton fils unique, je te comblerai de mes faveurs ; je multiplierai ta race comme les étoiles du ciel et comme le sable du rivage de la mer et ta postérité conquerra les portes de ses ennemis. Et toutes les nations de la terre s’estimeront heureuses par ta postérité, en récompense de ce que tu as obéi à ma voix. » (Ibid. 16-18).

Tel est le texte biblique dans sa simplicité et son absence de toute indication sur les sentiments qui peuvent assaillir Abraham, le père des croyants, le premier monothéiste de l’histoire humaine.

Le midrash et les commentaires traditionnels juifs se substituent à cette lacune et imaginent un dialogue entre Dieu et le patriarche. D’où il ressort que ce dernier tente par tous les moyens de retarder ou d’empêcher le geste fatal qui lui est ordonné.

Mais, en même temps, l’exégèse insiste sur la force de la foi d’Abraham et met à son crédit tous les détails imaginés pour palier le terrible laconisme du récit de l’épreuve.

Revenons à présent au texte littéral dans son dépouillement. Comment serait-il possible de le lire avec les yeux d’un contemporain féru d’histoire ancienne, mais aussi spectateur impuissant d’un radicalisme religieux actuel qui n’est pas sans évoquer certains événements bibliques et une lecture littérale de la prétendue volonté divine, sans établir un inquiétant parallèle ?

Si l’on s’arrête sur deux moments clés de la vie d’Abraham, que constatons-nous ?

D’abord que le patriarche entreprend son voyage géographique et spirituel depuis sa Chaldée natale jusqu’à la terre promise de Canaan après avoir accompli un acte qui le coupe à jamais des croyances idolâtres de son père : il brise les idoles que celui-ci fabriquait.

Il est vrai que la Bible n’en souffle mot, mais c’est toute une mythologie traditionnelle qui décrit cet épisode avec force détails. Ce n’est qu’après ce geste sacrilège qu’Abraham entend l’ordre de Dieu : lekh-lekha, va-t’en, va pour toi, quitte cette civilisation idolâtre bien que scientifiquement avancée.

L’autre moment clé est le non-sacrifice dont nous venons de parler. Vus de l’extérieur, que nous disent ces deux épisodes sur la nature d’Abraham ? N’apparaît-il pas comme un exalté, un homme qui entend des appels l’incitant à des actes brutaux et irréfléchis ? Il détruit les idoles de son père : que font d’autre les djihadistes aujourd’hui lorsqu’ils s’en prennent au patrimoine culturel de l’humanité à Tombouctou, au Mali, ou à Bâmiyân, en Afghanistan ?

Ils détruisent des représentations humaines ou des lieux saints au prétexte que l’islam les condamne. Bien avant eux, les Aztèques sacrifiaient chaque jour une victime humaine afin que le soleil se lève à nouveau. Tous ces actes qui nous paraissent aujourd’hui barbares étaient monnaie courante dans des religions de l’antiquité.

Ceux qui les pratiquaient, ou les pratiquent encore, étaient-ils, sont-ils des « fous de Dieu » ?

Comment dire autrement les choses ? Il est certain qu’une lecture littérale du texte biblique ou des livres sacrés d’autres religions peut aboutir aux excès qu’à juste titre on dénonce. Attribuer à la volonté divine des actes inhumains et cruels est une déviance évidente de la religion.

Si l’on devait prendre au pied de la lettre le récit du (non) sacrifice d’Isaac, on serait à juste titre horrifié.

Ce n’est qu’une relecture par les maîtres du Midrash et du Talmud qui fait « passer la pilule » d’un texte témoignant des mœurs de son époque.

On a coutume de considérer l’épisode du sacrifice d’Isaac comme un coup d’arrêt apporté par la Bible à la pratique des sacrifices humains. De même, la destruction des idoles de Térah, père d’Abraham, par ce dernier est un coup d’arrêt à l’idolâtrie sous sa forme primitive. C’est que les contemporains du patriarche adoraient réellement ces morceaux de pierre et de bois sculptés. Le geste d’Abraham, expliqué par le midrash, est donc salutaire par rapport à des croyances d’un autre temps.

Qui, aujourd’hui, peut croire un instant que les bouddhas géants de Bâmiyân étaient encore l’objet d’un culte ? Qui peut soutenir que ceux qui désobéissent à la charia telle que sommairement exposée par des barbares excités méritent la mort ? Les sacrifices humains, au nom d’un Dieu qui ne les a pas commandés, sont bien sûr des assassinats et non l’expression d’une religion élaborée tendant à élever l’homme vers les valeurs suprêmes de son Créateur et de l’humanité.

Alors, Abraham, un « fou de Dieu » ?

Visionnaire qui, dans la même parasha Vayéra, n’hésite pas à interpeller Dieu lorsqu’Il lui annonce la fin prochaine de Sodome et de Gomorrhe ? La réponse s’impose d’elle-même bien entendu. Mais s’impose aussi l’idée qu’il faut fuir absolument ceux qui, prétendument au nom de Dieu (ou d’Allah, c’est pareil), cherchent à satisfaire leurs ambitions politiques hégémoniques, matérialistes et totalitaires.

Rabbin Daniel Farhi.