La Wallonie, marchant dans les pas de sa voisine flamande, est en passe d’interdire, par décret, l’abattage d’animaux sans étourdissement. En ligne de mire : l’abattage rituel.

Encore un débat, un de plus, qui déchaîne les passions et les dialogues de sourds en ne manquant pas, une fois de plus, de passer à côté de l’essentiel.

On passera sur la confusion entre l’abattage casher et halal qui sont semblables dans les faits, mais pas forcément dans leur approche philosophique. On passera sur le fait que « étourdissement » est un bien joli mot, bucolique presque, pour dire « transpercer le crâne d’un animal avec une tige en métal » ou « l’électrocuter afin de lui provoquer une crise d’épilepsie ». On passera également sur l’emploi de termes comme « pratiques barbares » quand on sait que bon nombre de bases du respect animal étaient déjà présentes dans la Loi juive (ce qui n’implique nullement qu’il n’est pas nécessaire de les développer et les étendre). On passera sur tout cela car ces débats ont déjà eu lieu et, bien que tristement tués dans l’œuf, ils ne constituent pas le nœud du problème.

Était-ce vraiment le bon moment pour faire d’un sujet qui concerne tout un chacun, un sujet communautaire ?

Le bien-être animal n’est pas une sous-cause ou un combat de hippie attardé, comme certains se plaisent parfois à le moquer. En revanche, il présente le même point faible que tous les militantismes : autocentré, il se met des œillères et perd de vue que tout est dans tout, mais aussi qu’il y a un temps pour chaque chose et une société entière, nationale, européenne, mondiale, à prendre en compte.

Le désir que les animaux soient abattus dans les meilleures conditions n’est pas louable, il est fondamental. Pour autant, était-ce vraiment le bon moment pour faire d’un sujet qui concerne tout un chacun, un sujet communautaire ?

Dans cette période bénie que nous vivons où la tentation du repli identitaire est à son paroxysme et où les crispations ne cessent de grimper, était-ce vraiment utile de se chamailler sur des méthodes qui, elles-mêmes, font débat parmi les experts et les parties concernées (non pas seulement pour leurs implications théologiques et cultuelles, mais aussi pour leur efficacité toute relative) ?

Que Gaïa parte du principe que dans sa lutte légitime, « ce qui est pris n’est plus à prendre », on peut le concevoir. Mais en prenant un peu de hauteur, on peut s’interroger sur la pertinence pour les autorités wallonnes de sauter sur pareil sujet en évitant soigneusement de soulever l’un des véritables problèmes majeurs de notre siècle : comment redonner sa juste valeur à ce que nous mangeons ? Dans cette juste valeur, tout se recoupe et – nous y sommes – tout est dans tout. Pour commencer, il serait de bon ton d’évacuer le terme « consommation », qui dénature et désincarne l’acte de manger, le réduisant à une simple pulsion de bien-être. Évacuer de son esprit l’idée que l’on se contente de « produire de la viande ». Car non, on ne « produit » pas simplement. On « élève » des animaux, la différence est de taille. Cela semblera anodin, mais le langage a son importance dans la façon dont une civilisation conçoit son évolution.

Il en va de la dignité humaine que le sort du monde animal ne soit pas qu’un thème distrayant que l’on sort de son chapeau quand on n’a plus rien à se dire

Redonner de la valeur à ce que nous mangeons. Valeur nutritive et questions sanitaires en sont un pan, entre l’alimentation du bétail ou des basses-cours et les moyens plus que douteux mis en œuvre pour que se développe toujours plus de muscle toujours plus vite, avec une qualité toujours revue à la baisse (le blanc bleu belge en est un bel exemple, où l’on a réussi l’exploit d’obtenir des vaches qui ne sont même plus capables d’accoucher naturellement). L’éthique en est un autre.

Il en va de la dignité humaine que le sort du monde animal ne soit pas qu’un thème distrayant que l’on sort de son chapeau quand on n’a plus rien à se dire. Cependant, avant de faire feu sur un cas particulier et minoritaire afin de déterminer si l’on peut écourter de X secondes ou « améliorer » la mise à mort d’un animal, peut-être serait-il judicieux de se pencher sur la façon d’améliorer la vie de cette bête. Peut-être serait-il sensé de s’arrêter deux secondes sur le fait qu’a priori, pouvoir offrir à des bœufs, moutons ou poulets que nous allons manger de voir le ciel, sentir l’herbe sous leurs pattes ou leurs sabots et pouvoir galoper ou picorer sur un sol qui n’est pas couvert de béton, est une évidence qui nous a échappé. Peut-être serait-il bon de se pencher sur la cadence infâme à laquelle on exécute ce bétail et qui amène à penser que, finalement, quelles que soient les bonnes résolutions que nous prendrons pour améliorer l’abattage, elles n’auront pas la possibilité d’être mises en œuvre valablement. Imposer un « étourdissement » sans avoir préalablement enrayé ce rythme effréné de surproduction-surconsommation, c’est nous mener à bons nombres de « ratés », dont les conséquences pour l’animal seront ici laissées à votre imagination…

Sur un plan humain, se pencher sur ces questions-là est, pour l’heure, semble-t-il, moins clivant, moins communautariste, mais, surtout, plus responsabilisant parce que nous sommes tous concernés (sans ouvrir ici la question du végétarisme) et que personne ne peut se boucher le nez en traitant son voisin de barbare.