Ma chère petite soeur,

Meh’ila… Beurk. Mais qu’est-ce qui nous arrive ?

Moi, quand j’étais petite, le pardon, on l’implorait du ciel, avec humilité et jeûne et contrition, pendant qu’en gage de bonne foi, on pardonnait magnanimement à tous ceux qui nous pourrissaient bien la vie sur terre, sauf Raymond Bettoun et la Marthe Villalonga de Comme t’y es belle qui ne pouvaient s’y résoudre.

Internet aidant, la pensée s’est retournée comme un gant, régressive et ridicule. Puisqu’il faut méh’iler, méh’ilons, a écrit un ami à ma fille avant de lui souhaiter une année coulante comme une mlouh’ia et pimentée comme une tchouktchouka.

On va où là ?

Meh’ila… Je ne saurais te dire à quel point la valse de ces “pardons” hypocrites me consterne. Peut-on faire plus fourbe ? Pardon de ne t’avoir rien fait, hi hi hi, des fois que, éventuellement, par inadvertance, à l’insu de mon plein gré…

Quand nous n’avons jamais été si divisés et que notre discorde ne s’est jamais exprimée de façon si violente et si moche. Les électeurs de gauche ont-il meh’ilé les électeurs de droite ? Non, ça ne marche pas dans ce sens. Soit. Les électeurs de droite ont-ils meh’ilé ceux de gauche qu’ils n’aiment pas, insultent sciemment, dénigrent à tout-va, leur souhaitant à longueur de temps pis que pendre ?

Non, n’est-ce pas ? Ah bravo.

Ne crois pas, je vais très bien. Certes, j’ai été grandement aidée dans mes réflexions métaphysiques par certaine personne qui m’a agressée verbalement cette semaine avec une telle mauvaise foi et une virulence si incompréhensible qu’elle m’a laissée totalement déchirée, comme d’habitude, entre mes responsabilités diverses et variées et mon syndrome Cyrano, toujours lui, qui me commande irresponsablement de claquer les portes, le panache fier et le nez au vent, mais quand même.

Qu’ils sont loin les kippours de mon enfance, quand je croyais que ce jour noble entre tous était destiné à l’introspection, la réflexion sur le monde et sur soi-même, et que la remise en question était censée être si profonde, si intense, qu’elle devait occuper chaque seconde de ces 25 heures, sans laisser de temps pour rien d’autre, ni la nourriture, ni la toilette, ni rien.

Je trouvais ça beau, je trouvais ça grand, je n’étais jamais si heureuse que quand mes amies, toutes mes amies, quoi juives, quel rapport ? venaient vivre cette expérience élévatrice avec moi.

Quelle truffe.

Il n’empêche. Depuis que nous vivons en Israël, on ne se refait pas, Kippour reste chez nous un jour spécial de partage familial. Nous y accueillons chaque année les amis des enfants qui aiment j’en suis sûre autant l’esprit de réflexion de cette journée (puzzles, loup garou) que les patates confites du hamin traditionnel qui achève de caler dans l’huile les idées de tous.

Je m’enorgueillis de penser que certaine année, au cours d’une journée particulièrement longue où l’odeur du hamin en question devenait chaque seconde plus difficile à respirer, j’ai demandé finement quelle résolution non grasse pouvait sortir de tout ça, et d’une petite voix au milieu du tollé que j’ai soulevé, certaine fille nous a sidérés en nous avouant être brouillée depuis des années avec sa soeur aînée. Comme quoi… Le soir venu, après les patates dorées, cette petite a téléphoné à sa soeur.

Cette année, nous avons fait plus fort. Je préparais mon hamin, encore?, quand mes pois chiches ont disparu. Volatilisés. J’ai commencé par chercher, puis ta nièce est allée en acheter avec sa copine, mais évidemment, tout était déjà fermé.

– Je vais aller demander à la voisine.

– Tu crois ?

– Oui. et comme c’est Kippour, je ne vais pas aller demander à la sympa, je vais aller demander à la peste.

J’adore cette petite.

Tu as bien lu. La peste d’à côté, celle-là même qui a tué son citronnier parce qu’ils donnait ses plus beaux fruits dans mon jardin, celle-là même qui agresse mes enfants en permanence, qui a cassé mon tableau de Louise Brooks et a été sidérée quand j’ai tapé à sa porte l’année dernière pour lui dire que si elle voulait la guerre, (bravo maman ! yesh, enfin) eh bien, elle ne l’aurait pas parce que pour la guerre, il faut être deux et qu’elle était toute seule (mais… mais…), puisque je ne jouais pas à ce jeu-là, désolée (pff, maman, tu es irrécupérable), la peste d’à côté, donc, a été très touchée de nous donner et ses pois chiches et ses bons voeux et bien entendu, mes pois chiches perdus ont réapparu la seconde même du retour de ta nièce avec les pois chiches bénis de Sarah.

Le fait est qu’il est bien plus significatif de pardonner à ceux qui nous ont vraiment cassé les pieds que demander pardon à ceux auxquels nous n’avons rien fait.

Si au lieu d’attendre mystiquement que des portes s’ouvrent au ciel, nous ouvrions plus simplement nos coeurs sur terre, je suis sûre que le monde aurait des chances d’aller mieux.

Bon allez chérie, je te laisse. Je vais acheter un petit bouquet et aller rendre à Sarah ses pois chiches.