Cette chronique est une réflexion libre qui fait suite à la lecture du livre d’Elisabeth Roudinesco « Retour sur la question juive » (Editions Albin Michel, puis Points). Ce n’en est pas un compte-rendu.

Il fallait vraiment du courage pour opérer ce « retour ». Revenir sur « la question », aujourd’hui, après 2000 ans d’une histoire terrible, éclatée (dispersée), difficilement saisissable, et qui plus est, objet incessant des interrogations et des approches analytiques des plus grands penseurs (Karl Marx, Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Lévinas…) constitue un défi des plus osés. Elisabeth Roudinesco l’affronte, avec la sérénité et le courage intellectuel qui s’imposent à l’entreprise.

A commencer par pourquoi ça fait « question », les Juifs ? Et à qui ? Les passions suscitées par des gens qui n’ont jamais constitué plus de 1 % des peuples et nations qui les accueillent sont en elles-mêmes la plus incroyable des questions.

Des assauts des légions romaines aux persécutions médiévales, des flots haineux de l’antisémitisme du XIXème siècle à la Shoah, et jusqu’à la basse continue honteuse de l’affect d’aujourd’hui, c’est, constamment, une poignée de gens au sein des nations du monde, qui figent, comme une éternité, la question de la haine inexpiable des autres.

C’est dire à quel point elle travaille le tissu même de nos sociétés, jusque dans leurs syntaxes les plus enfouies. C’est dire aussi combien elle est la matière même de quelque chose d’éternel en l’homme, qui tient de la haine de l’Autre mais aussi et surtout de la haine de soi, en œuvre perpétuelle dans l’inconscient.

Parce que la « question juive » ne se pose pas à une ou à des nations. Elle se pose à l’homme en tant que tel. La Shoah n’a pas seulement anéanti six millions de Juifs, elle a anéanti l’homme et la possibilité de le penser comme être de raison et de morale. La question se pose aussi aux Juifs eux-mêmes. Enfin, pour être exact, à ceux qui se dénomment tels et dont on doit se demander ce qui les constitue. Et qui ne se privent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, de se le demander infiniment.

C’est le premier « nœud » auquel s’attaque la réflexion du livre. Qu’est-ce qu’être Juif ? Bonjour le casse-tête ! Les religieux ont de la chance : d’abord parce qu’ils ont le support de vie que constitue la Foi. Ensuite parce qu’ils ont la réponse immédiate à la question : être Juif c’est appartenir à une religion, le judaïsme, et la pratiquer. Un Texte (la Bible), puis des textes (le Talmud), une tradition orale (le Midrache), des règles de vie, des rituels, des prières. Une religion quoi, qui pourrait être sans histoire si elle n’avait la particularité, et le malheur, d’être mère des deux grandes autres dans nos contrées. Et ce n’est pas un cadeau d’être premier. Jamais. Les suivants, en général, n’ont d’autre projet que de gommer le premier, l’effacer. C’est moi, le seul premier possible.

Comment font les non religieux pour être Juifs demande E. Roudinesco Freud écrit dans « Totem et Tabou » « Je suis Juif et je ne sais pas pourquoi » !

A défaut de judaïsme (« Je ne sais pas l’hébreu, je ne suis pas croyant, mais je suis complètement juif »), les juifs se reconnaissent dans leur judéité. Le grand historien américain Yosef Hayim Yerushalmi, décédé il y a peu, écrit en 1993 « l’existence d’un patrimoine archaïque inconscient, issu du vécu historique de nos ancêtres […] répondait [chez Freud] à un profond besoin psychologique » (« Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable ». Gallimard). Tout est dit : un Juif, c’est d’abord quelqu’un qui se veut juif parce qu’il se réclame de siècles de mémoire, d’une source mythologique commune, d’une culture ancestrale qui fait lien puissant. Ça cloue le bec à pas mal de gens ! Les tenants dogmatiques de la matrilinéarité (est juif celui dont la mère est juive), les « historiens » qui rapportent le peuple juif à une ethnicité (même pour dire qu’il n’existe pas, n’est-ce pas M. Schlomo Sand ?), les « racialistes » enfin (ça n’empêche pas ce machin, à droite de mes pages internet, qui me propose une analyse ADN pour savoir si je suis juif !). Mais qu’on ne s’y trompe pas : si la judéité « fait » le juif, le judaïsme « fait » la judéité, évidemment !

Deuxième « nœud » : Y a-t-il un anti-judaïsme et un antisémitisme, radicalement différents dans leur inscription historique ? « Rien à voir » nous dit E. Roudinesco, reprenant en cela la thèse d’Hannah Arendt et de nombreux historiens et philosophes.

Qu’il y ait une différence de nature entre l’antijudaïsme médiéval et l’antisémitisme contemporain, cela ne fait pas de doute.

Le premier vise à convertir, persécuter, expulser. Pas à exterminer. Il se situe dans une époque où c’est Dieu qui gouverne et il se constitue essentiellement d’une hostilité théologique : à quoi sert le judaïsme puisque le Christianisme l’a « dépassé » et donc « remplacé » ? (Mouvement perpétuel, l’Islam posant la même question pour le judaïsme et le christianisme).

Ce qui me gêne, dans cette thèse déjà ancienne, c’est qu’elle gomme le lien évident qui noue anti-judaïsme et antisémitisme. Si le premier n’est pas le second, il le prépare largement, nourrissant tous les thèmes qui constitueront la haine antisémite d’un Drumont par exemple au milieu de XIXème siècle : sectarisme des Juifs, culte ostentatoire des biens matériels, théorie du complot mondial, mépris et « exploitation » de la nation d’accueil. La coupure anti-judaïsme/antisémitisme me semble bien fragile, en tout cas bien plus ténue que ne le dit E. Roudinesco.

Troisième « nœud ». Pas le moindre. Comment traiter aujourd’hui l’antisémitisme ? Il est clair que l’anti-sionisme a rendu à l’affect la possibilité de se dire ouvertement. Il « habille » souvent la vieille haine du Juif et lui trouve de nouveaux supports (suppôts ?) : des gens « bien intentionnés », de gauche, tiers-mondistes, altermondialistes, anti-impérialistes. Pire encore, des victimes désignées du racisme actuel : les musulmans. Quel tournis !

Si vous dites ça, vous êtes sans doute un « sioniste, agent de propagande d’Israël ». Par contre, si vous dites un mot contre Israël, vous courez le risque du procès en antisémitisme. Elisabeth Roudinesco rappelle très justement que l’accusation non fondée d’antisémitisme ne vaut pas mieux que l’antisémitisme lui-même.

Comme lui, cet « anti-antisémitisme » se fonde sur la manipulation des esprits, la tricherie intellectuelle, le discours haineux, la syntaxe de l’injure. Comme lui, il procède de la théorie du complot : au complot juif répond le complot anti-juif, tout autant fantasmés l’un que l’autre.

Un vieux dicton imbécile prétend, dans certains milieux juifs, que « tout ce qui n’est pas juif est anti-juif ». Quelle absurdité, quel mépris du combat des Lumières et de ses défenseurs. Même Elisabeth Roudinesco, juive et magnifique combattante contre l’antisémitisme, est traitée d’anti-juive (et de quelle façon !) dans nombre de sites juifs qui prétendent se dresser contre la haine. Comment peut-on, devant un livre aussi clairement engagé et lumineux ?

Les « Passions Tristes », comme disait Spinoza, sont toujours le berceau de la haine, du Juif entre autres, matrice de toutes les autres haines. 

Elisabeth Roudinesco, par son beau livre, pondéré, rationnel et généreux, nous invite à en sortir pour tenter d’en finir un jour avec l’ignominie antisémite et, au-delà, raciste. Contre ceux, de tout bord, qui en font leur boutique. Contre ceux aussi qui prétendent, en baissant les bras, que le symptôme antisémite est éternel et donc, ne vaut aucun combat.

Je laisse la fin aux Lumières. A Robespierre, cité par Roudinesco en ouverture du livre : « Songeons qu’il ne peut jamais être politique, quoiqu’on puisse dire, de condamner à l’avilissement et à l’oppression, une multitude d’hommes qui vivent au milieu de nous. »