« Il faut, avec les mots de tout le monde, écrire comme personne. » Colette

On ne pourrait mieux épingler l’art éblouissant de Philip Roth que par cette citation. Et en particulier pour donner à ceux qui n’ont pas encore lu Némésis une idée du miracle que produit ce livre : dérouler un récit captivant avec un naturel, une élégance, une authenticité qui sont la marque des seuls grands maîtres.

Tout y est parfait : l’économie et la richesse lexicales, l’organisation serrée et impeccable de la narration, les portraits inoubliables des personnages, le souffle de rage enfin qui emporte tout sur son passage. Presque tranquillement, Philip Roth construit le point d’orgue de son œuvre comme un véritable défi universel.

La polio tombe sur Newark, ville du New Jersey proche de New-York. On est en été 1944, dans le quartier juif de la ville, Weequahic – le quartier même où Philip Roth est né et a grandi. L’épidémie va frapper les enfants et à travers eux elle va semer la terreur dans des familles traditionnellement unies, serrées, essentielles.
Toute la gamme des sentiments humains va s’écouler, des plus nobles au plus douteux : la peur, l’égoïsme, le racisme communautaire, la haine, le courage, la dignité, la solidarité.
Il est difficile de ne pas penser à La Peste d’Albert Camus. Il semble presque certain que Roth a lu Camus, et qu’il s’en est souvenu ici,  tant le ressort de Némésis est proche de celui de La Peste. Lisons la première phrase du livre, c’est déjà frappant :

« Le premier cas de polio, cet été-là, se déclara début juin, tout de suite après Memorial Day, dans un quartier italien pauvre à l’autre bout de la ville. »

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Il serait difficile aussi de ne pas pointer la dimension métaphorique douloureuse de cette histoire. Le malheur tombe et s’acharne sur une petite communauté juive habitant un quartier juif.

Un malheur qui vient du dehors, implacable et terrible, contre lequel il n’est guère de défense possible tant le groupe est démuni d’armes efficaces.

Certes on est aux USA en 1944 mais comment ne pas penser à d’autres enfermements létaux, à d’autres lieux en d’autres temps, à d’autres malheurs venus du dehors et qui ont frappé à mort des communautés entières ? La grand-mère de Mr Cantor, le héros du livre, l’exprime clairement :

« Les antisémites disent que c’est parce que ce sont des Juifs que Weequahic est le centre de la paralysie, et c’est la raison pour laquelle il faut les isoler. Certains semblent penser que la meilleure solution pour se débarrasser de la polio serait d’incendier Weequahic, avec tous les Juifs dedans. »

Et, quelques pages plus loin, quand Mr Cantor se met à énoncer les noms des victimes de la polio, comme un chant funèbre, l’image de Yad Vashem saute à l’esprit.

Bucky Cantor, est animateur d’un terrain de jeu pour enfants et adolescents. Il se retrouve au cœur de la tornade qui va ravager Weequahic et ses habitants. Et au cœur d’une tragédie personnelle.

On ne peut douter un instant que Philip Roth habite ce personnage, au moins partiellement. On y retrouve une interrogation latente dans toute l’œuvre – dans La Tache en particulier – sur l’injustice du monde et sur la vanité d’une idée d’un Dieu qui ne serait pas justice.

Car c’est bien à Yahvé que Cantor/Roth s’en prend, en direct en se demandant – en osant se demander – ce qu’un « bon Juif » ne peut se demander :

« Comment pouvait-il être question de pardon – sans parler d’alléluia – face à une cruauté aussi insensée ? »

« (…) d’avaler le mensonge officiel selon lequel Dieu est bon, et (…) se prosterner servilement devant un implacable assassin d’enfants. »

Roth pousse sa colère contre Dieu jusqu’à oser railler une des prières les plus sacrées du judaïsme, le Qaddish (prière des morts) :

« V’yis’hadar v’yis aleh v’yis halal sh’mei d’kud’ shoh B’rikh hu…

Tout-puissant, célébré et loué soit le nom du Seigneur. Il est béni… »

Qu’on ne s’y trompe pas. En lançant cette charge anti Yahvé, Roth ne s’écarte pas vraiment d’une certaine tradition juive. En Galicie, au XIXe siècle (et les racines familiales de Philip Roth sont galiciennes !), il arrivait fréquemment que des tribunaux rabbiniques siégeassent pour instruire le procès de Dieu qui permettait les pogroms et les persécutions de ses enfants.

Mieux encore, certains d’entre eux condamnèrent Yahvé … à mort !

Par ailleurs Roth, en-deçà de toute « théologie », se place du point de vue qui ici l’intéresse : la douleur quand elle écrase les gens dans leur être le plus profond. Car c’est là la route centrale de Némésis : comment un être humain – dans le confort protecteur de son cocon familial – peut être soudain traqué et détruit par le malheur.

Thème aussi récurrent de l’œuvre de Roth, avec celui de la maladie, ennemie implacable qui accompagne le tracé d’une vie comme une menace inéluctable. Dans Exit le Fantôme ou Un homme, Roth en suivait le chemin individuel.

Dans Némésis il en retrouve la fatalité dans la cellule sociale, frappant aveuglément, comme dans un jeu terrible de roulette russe. Comme dans une partie de cache-cache avec le dérisoire destin de chacun :

« Il était impossible de croire qu’Alan gisait dans cette caisse en simple bois de pin clair rien que parce qu’il avait attrapé une maladie saisonnière. Cette caisse dont on ne peut pas s’extirper de force. Cette caisse à l’intérieur de laquelle un garçon de douze ans aurait pour toujours douze ans. Nous autres, nous vivons et vieillissons jour après jour, mais lui, il a toujours douze ans. Des millions d’années se passent, et il a encore douze ans. »

Autre thème récurrent, obsession première dans toute l’œuvre de Philip Roth, le corps. Triomphant dans la jeunesse et la santé, souffrant dans le vieillissement et la maladie, dépérissant dans l’âge et l’infirmité.

Bucky, et bon nombre des jeunes gens qui l’entourent, vont faire en un temps très court le chemin de l’arc d’Héraclite. De la vie sportive et resplendissante à l’infirmité ou la mort.

Comme toujours, on sort de ce livre à la fois ébloui et plus que jamais ancré dans la condition humaine : une solitude sans Dieu, ou accompagnée d’un Dieu dont l’existence même se fait au prix de la solitude des hommes.

Roth dit dans tous ses entretiens que Némésis sera son dernier roman. On hésite entre saluer ce point final magistral et pleurer le manque que sera l’absence de nouvel opus du magicien du Connecticut.