Ce roman, daté pour sa première édition originale de 1966, est un séisme littéraire. A la fois par l’histoire qu’il raconte, par sa forme narrative intense et par le cadre thématique de l’action : Kiev et ses environs au temps du dernier Tsar, en pleine fièvre antisémite ponctuée pour les populations juives par humiliations et pogroms. Que ceci soit dit d’entrée : ce livre est l’un des plus beaux chefs-d’œuvre du XXème siècle.

L’histoire de Yakov Bok est, dans ce cadre, vraisemblable, ce qui la rend terrifiante de la première à la dernière page. Il paraît même que cette histoire est fondée sur des faits réels. Il n’est pas question de la déflorer le moins du monde (ce que la préface – cependant très courte – fait trop. Ne la lisez pas avant la lecture du roman, on s’en passe sans problème). Il suffit d’entrer dans ce roman par le personnage – plus que central.

Yakov est « réparateur » dans un « shtetl » de la province de Kiev, en plein ghetto juif. Un pauvre homme dans tous les sens du terme : misérable, abandonné par sa femme, sans amis véritables. Il rêve d’ailleurs, comme des personnages de Steinbeck : pas de Californie mais au moins d’Amérique. C’est un sans grade, sans avenir, sans présent. Il n’a pas même le refuge du judaïsme : c’est un mécréant et, s’il revendique bien son identité juive, il n’en revendique en aucun cas les rituels religieux.

Deux traits relèvent la stature de Yakov : le premier, son excellence dans son « métier ». Il répare tout, le « réparateur » (c’est ainsi que souvent Malamud le désigne dans le récit et c’est d’ailleurs le titre original du roman, « The Fixer »), maçonnerie, peinture, menuiserie, mais aussi – à sa propre surprise – gestion d’entreprise !

Le second trait va nous retenir. Yakov est passionné de … philosophie. Vous avez bien lu, de philosophie. Il l’a découverte à travers un unique livre « l’Ethique » de Baruch Spinoza. Il le connaît par cœur, mieux encore il écrit des petits essais à partir de ses lectures du « Maître ». Quand il quitte le Shtetl, il emporte ses deux passions intérieures : ses outils et le livre de Spinoza. Et quand le malheur ignoble va lui tomber dessus comme une nuit sans fin, Spinoza encore sera sa lumière. De mémoire, puisque même le livre lui aura été retiré. La mémoire comme dernier recours, dernier univers supportable :

« Il se remémorait certains épisodes de la vie de Spinoza : comment les Juifs l’avaient maudit à la synagogue : comment, pour ses idées, un homme avait tenté de l’assassiner en pleine rue ; comment il vécut et mourut dans sa petite chambre, méditant, écrivant, et, pour gagner sa vie, taillant des lentilles jusqu’à en avoir les poumons rongés par la poudre de verre. Il était mort jeune, pauvre et persécuté, et néanmoins le plus libre des hommes ».

On pense, en lisant ces lignes de Malamud, au beau livre récent de Pascal Quignard qui écrit la même chose sur Spinoza qui a su « Mourir de Penser ». Yakov, au fond du trou à rats d’une cellule infâme, trouve en lui cette lumière qui le tiendra debout. Spinoza mais aussi quelques autres, lus ici et là.

« Yakov se remémora aussi certains contes de Peretz, quelques textes de Cholem Aleikhem parus dans les journaux, et des nouvelles de Tchékhov qu’il avait lues en russe ».

Debout, malgré le cauchemar sans fond qu’il va traverser. Celui de la haine des Juifs, des pires légendes qu’on traîne séculairement sur eux – ils boivent le sang, sacrifient les enfants, empoisonnent les eaux, travaillent à la ruine des nations qui les accueillent. Le cauchemar aussi des injures, du mépris, du dégoût, des pogroms. C’est Spinoza encore qui fait écho en Yakov qui dit, avec l’humour juif qui aide à respirer :

« S’il y avait un Dieu, après avoir lu Spinoza il avait dû fermer boutique pour devenir une simple idée ».

Bernard Malamud est un écrivain de génie. Comme tel, il retraverse l’antisémitisme non pas comme une donnée factuelle, mais comme un mal éternel et universel. Il en fait le cadre de son roman mais aussi, et surtout, l’énonciation des paradigmes de la haine des Juifs, aussi vieille que les dix-neuf siècles alors écoulés. Et, sans anachronisme, avec amertume et humour, il fait référence implicite à ce que le XXème siècle réserve encore à cet affect meurtrier. A la tentative d’extermination de la Shoah mais aussi à la naissance de l’état d’Israël. Ecoutez cet échange entre Yakov et l’un de ses tortionnaires :

« – Qui parle de mentir, Votre Honneur ? En ma qualité d’ancien soldat, je jure que je dis la vérité.

Ne gaspillez pas votre salive, fit le colonel d’un air dégoûté, je n’ai encore jamais rencontré un seul Juif qu’on pût qualifier de soldat »*.

On vous l’a dit, Bernard Malamud est un écrivain de génie. Son regard sur la vie carcérale de Yakov pousse toutes les limites imaginables de l’horreur. La solitude, l’angoisse, le froid, la chaleur, la maladie, la malnutrition, l’humidité, la saleté, les insectes, les rats. Yakov subit à son tour la malédiction des dix Plaies et Malamud glisse finement des références à la Sortie d’Egypte et aux seders de Pessah. Yakov attend, comme une espérance, son acte d’accusation qui seul lui permettra d’avoir un avocat et de se défendre. Longue, infinie, effroyable est l’attente.

Il est difficile de ne pas évoquer quelques grands aînés de Bernard Malamud avec ce livre terrible : Franz Kafka bien sûr (Le ProcèsLa Colonie pénitentiaire) mais aussi et surtout Joseph Roth (Juifs en erranceLa Fuite sans fin), dont on retrouve chez Malamud le style harcelant, serré, suffocant parfois. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Malamud est unique. Son art de la narration, ses personnages improbables, son ironie sombre font de lui un grand à part entière. Et un mot, ô combien mérité, pour la traduction parfaite de Gérard et Solange de Lalène.

Jusqu’au bout de ce livre, et bien au-delà, nous ne quitterons pas Yakov Bok. Il restera en chaque lecteur comme le syntagme du malheur des Juifs d’Europe centrale, commencé des siècles auparavant et achevé comme l’on sait – par l’Enfer final.

Léon-Marc Levy, directeur de La Cause Littéraire

* Ce trait, cité par Léon Uris dans « Exodus », fait éclater de rire Ari Ben Canaan, chef de la Haganah et sa sœur Jordana.

L’Homme de Kiev (The Fixer, 1966), Bernard Malamud, traduit de l’américain par Gérard et Solange de Lalène, Editions Rivages janvier 2015, 428 pages, 10 €