Les eaux tumultueuses d’Appelfeld – roman écrit il y a plus de 25 ans et fort heureusement traduit aujourd’hui par l’excellente et fidèle Valérie Zenatti – nous propose le tableau fascinant d’un monde qui ne l’est pas moins.

Fascination qu’exerce la désagrégation, la fin car nous sommes conviés, dans une étrange pension de vacances pour juifs aisés, à assister à une séquence troublante de la fin d’un monde.

Rita arrive, comme chaque année, à la pension Zaltzer pour ses vacances traditionnelles, partagées entre les jeux d’argent, l’alcool et d’éventuelles rencontres érotiques. Elle est la première à arriver, rejointe par bientôt par trois ou quatre autres habitués. Et ils attendent les autres.

Bien lents à arriver. Viendront-ils ? Ne viendront-ils pas ? Appelfeld va utiliser cette attente comme une scansion à suspense. Le petit groupe va même, pendant tout le début du séjour, aller régulièrement à la gare, attendre les « arrivants ». Qui n’arrivent pas.

Presque tous sont juifs. De la manière dont l’étaient les bourgeois juifs de la Mitteleuropa dans les années 30 : mal dans leur judéité, harcelé par le désir d’être des Allemands, des Autrichiens à part entière, pas des Juifs d’Allemagne ou d’Autriche. Harcelés par la haine qu’on porte aux Juifs et qu’ils finissent par faire leur : la honte de soi.

« Crois-moi, ça fait encore plus mal à Rita, lui répondait Maria. Qu’est-ce qu’elle peut faire ? Elle ne peut pas renier son fils, même s’il n’est pas conforme à son attente.

– Il est si juif, c’en est effrayant. Chacun de ses gestes ressemble à celui d’un commerçant juif. Sa façon de se tenir, de s’asseoir, de lire le journal.

– Mais de quels gestes parles-tu donc ?

– C’est comme s’il cherchait la petite bête, comme s’il faisait des comptes, je suis dégoûtée quand je le vois. »

Au fil des jours, de l’ennui et des douleurs, Aharon Appelfeld nous montre dans ce microcosme perdu un monde qui s’en va à jamais. Celui d’une époque avant le cataclysme, d’une époque qui porte déjà en elle le cataclysme. Où sont ceux qui ne viennent pas ? Pourquoi ne viennent-ils pas ? Ces questions sont distillées tout au long du récit comme des accès d’angoisse mortelle, comme les coups d’un glas implacable, d’une destruction déjà annoncée d’une culture, d’une société, d’un monde.

« Plus tard elle se souvint de la cour telle qu’elle lui était apparue la première fois, avec les tables, un nuage de fumée de cigarettes planant au-dessus d’elle, embaumée par la musique, et surtout : l’esprit.

L’esprit audacieux, l’esprit d’un désoeuvrement malicieux, de l’oubli, des glaces à la vanille, des fraises à la crème. »

Valérie Zenatti, confondue désormais avec l’auteur qu’elle traduit depuis si longtemps, propose une traduction pétrie de douceur douloureuse.

Aharon Appelfeld nous raconte une fable de la fin. De juste avant la fin. Avec ici et là des traces qui ne seront plus que dans la mémoire de ceux qui les ont vues, et qui disparaitront avec eux. La mélancolie, l’angoisse des personnages de ce roman semblent – dans la légèreté des personnages – dérisoires mais laissent entendre les notes d’un chant funèbre.

« A l’évidence, l’endroit était livré à lui-même depuis des années. Une synagogue abandonnée. Une synagogue où plus personne ne prie. Pourquoi est-elle abandonnée ? s’étonna-t-elle. Chacun a besoin de prier, n’est-ce pas ? Les mots roulaient dans son cerveau et lui donnèrent le vertige. »

Leon-Marc Levy

Les eaux tumultueuses. Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti Mars 2013. 188 p. 19 € Aharon Appelfeld, L’Olivier (Seuil)