Qui, mieux qu’un Arabe israélien, peut se poser – et nous poser – la question de l’identité ? Pas seulement celle d’un citoyen arabe dans l’état d’Israël – ce serait intéressant mais un peu court – mais au-delà, de l’identité dans sa dimension la plus métaphysique.

Sayed Kashua nous raconte le destin de deux Arabes israéliens – les destins plutôt, car il s’agit de deux trajectoires distinctes qui vont, en fin de compte, se croiser – dans une technique de construction qui n’est pas sans évoquer les films d’Alejandro Gonzalès Iñarritu.

L’un est « l’avocat » (on ne saura jamais son nom). Représentant type d’une moyenne bourgeoisie arabe israélienne, assurément attachée à ses racines et au destin de la Palestine, mais néanmoins citoyen israélien, loyal et – presque – fier de sa nationalité ! L’argent, la Mercédès noire, la belle maison, la piscine … Les rêves matériels (et symboliques) d’une middle class palestinienne d’Israël.

« L’avocat s’assura que sa fille avait bouclé sa ceinture à l’arrière de sa Mercédès noire, tandis que son épouse attachait le bébé dans sa Golf bleue. Hormis le jeudi, c’était sa femme qui conduisait leur fille à l’école et le bébé chez sa nourrice… »

L’autre personnage est « Je » (on ne saura pas plus son nom), jeune Arabe qui se prépare à un emploi de travailleur social. Nous descendons d’un cran dans la hiérarchie sociale israélienne mais les rêves, les affects et les comportements sont identiques. Pour lui aussi, de tous les idéaux, le plus important reste la réussite individuelle.

L’avocat tombe un jour sur un livre que sa femme est en train de lire « la sonate à Kreutzer ». Un petit billet d’amour, anonyme, en tombe. Assailli par une vague de jalousie il feuillette le livre et en page de garde il trouve un nom écrit à la main : Yonatan.

Le jeune travailleur social est chargé d’une mission : s’occuper tous les jours d’un jeune handicapé lourd incapable de survivre par lui-même : Yonatan.

Se nouent alors deux histoires : celle d’une jalousie maladive pour l’avocat et celle d’un vertige identitaire pour le jeune travailleur social.

Vertige. Fascination du jeune Arabe pour la fusion d’identité avec son Yonatan. Le rêve d’un devenir passe, peut-être, par être juif et non arabe en Israël. Il va glisser vers Yonatan.

« Yonatan était né en 1979, comme moi … Sa mère s’appelait Rachel, son père, Yaacov … Et à la ligne « peuple », on peut lire : Juif. »

Etrange tourbillon qui ne peut s’entendre hors de ce pays où les identités flottent, sont récentes, se mêlent, naissent et s’embrouillent, s’entrechoquent et finissent par ne plus signifier grand-chose. « La deuxième personne » vaut comme un véritable document sociologique sur l’illisibilité de la société israélienne, son improbable assise. Qui est vraiment qui ? Comment être Arabe dans l’ « état juif » ?

« Ma vieille photo, remplacée par une nouvelle photo de Yonatan, n’éveillerait aucun soupçon. Après tout, chaque fonctionnaire sait que, dans ce pays, personne n’a envie d’être arabe. »

Les routes vont donc se croiser. Mais il faut laisser là, au lecteur, la découverte d’une fin ambiguë et pleine de questions.

Dans un univers narratif qui se rapproche, par son humour et son auto-dérision, de celui d’un Woody Allen arabe, Sayed Kashua signe avec ce livre un témoignage fort des mentalités des citoyens arabes d’Israël. Une sorte de monographie romancée qui nous mène, un peu égarés, dans le dédale d’une « nation » introuvable.

La deuxième personne. Sayed Kashua. Trad. de l’Hébreu Jean-Luc Allouche. L’Olivier, 356 p. 23 €