Le quartier général des Nations unies, à New York, a de quoi impressionner.

Pour le visiter, il faut réserver un tour guidé, payer 18 dollars par personne et passer par un lourd portique de sécurité. A l’entrée du vaste complexe, occupant pas moins de 6 blocs sur la Première Avenue et longeant la East River, les drapeaux des 193 États membres saluent les passants.

Sur le trottoir d’en face, de grands palaces internationaux et des ambassades onusiennes. A l’intérieur, une armée de jeunes guides polyglottes vous entraînent dans le Saint des saints.

Lors de ma première visite dans la Grosse Pomme, j’avais été transie d’enthousiasme face à ce qui me semblait être le point d’orgue de la politique moderne, un lieu sacré où les nations s’entendaient sur leurs destinées, un festival de Cannes, en somme, pour diplomates.

Je n’avais pu pénétrer à l’intérieur, à l’époque, et il m’en était resté une furieuse envie de revenir. C’est chose faite en ce Pessah 2014 et tout, dans l’officialité des lieux, m’enchante de prime abord.

Mais à la fascination, vient rapidement se superposer le malaise.  Plusieurs couloirs, un ascenseur et puis le hall principal d’exposition. Les portes s’ouvrent et nous tombons nez à nez avec un triptyque jaune d’or, et, en toutes lettres : P A L E S T I N E. Puis le sigle de l’Onu.

Voilà ce que l’institution présente à ses visiteurs en premier, ce que les diplomates voient chaque matin à la sortie de l’ascenseur, ce qu’il faut se rappeler avant de se rendre au Conseil de sécurité où  se prennent, c’est bien connu, les grandes décisions de la planète.

C’est frappant en soi, mais ça l’est encore plus une fois mis en contexte. Sont présentées dans ce hall les grandes plaies mondiales auxquelles l’Onu s’efforce de remédier : la faim dans le monde (avalanche de chiffres par notre guide), l’accès à l’éducation (avalanche de chiffres), le nucléaire (objets rapportés de Hiroshima) et le désarmement (avalanche de chiffres).

Au bout du couloir, face à l’entrée du Conseil de sécurité, les Droits de l’Homme détaillés et illustrés par un fameux artiste brésilien. Et à côté de ces charmantes œuvres, un texte sur l’Holocauste.

Un texte rappelant que la Déclaration universelle des Droits de l’Homme a été adoptée en 1948, à Paris, par les États de la nouvelle organisation des Nations Unies, en réaction aux atrocités commises pendant la Seconde guerre mondiale.

Et en particulier, peut-on lire en toutes lettres, des atrocités commises  à l’encontre du peuple juif.

Autrement dit, les leçons tirées après la Shoah ont fait progresser l’humanité. Une consolation, en somme –nulle trace d’ironie ici- de voir la tragédie accoucher d’un pas en avant.

Le génocide contre le peuple juif est devenu le prototype du génocide, le plus inhumain, le plus innommable, celui qui par sa violence et son nihilisme aura foudroyé le monde à jamais, celui après lequel plus rien ne sera comme avant. Les Juifs sont des victimes reconnues, sanctifiées.

Et pourtant.

Et pourtant, 20 mètres plus loin, un large dispositif de couleur jaune vif attirant immédiatement le regard présente la Palestine comme l’un des plus graves problèmes au monde, du même niveau que la faim dans le monde et le désarmement.

Pas la Syrie, pas le terrorisme, l’esclavage, la condition des femmes, le réchauffement climatique, les génocides africains. Non, les Palestiniens. Et en ces termes :

« En 1947, avec la fin du Mandat britannique, l’Assemblée générale de l’Onu a voté pour le partage de la Palestine mandataire en un Etat arabe et un État juif, et un régime international spécial pour Jérusalem. En 1948, en conséquence de la guerre entre Israël et les États arabes voisins, près de 750 000 Palestiniens ont été déracinés et dépossédés, devenant des réfugiés. La condition des réfugiés palestiniens demeure irrésolue à ce jour. L’État d’Israël a été crée en 1948. L’État arabe – la Palestine – n’a jamais vu le jour. »

Nulle part dans ce texte n’est-t-il mentionné que l’État juif, l’État de ce même peuple victime de l’Holocauste, le pire crime contre l’humanité qui a inspiré la rédaction des Droits de l’Homme, a été violemment rejeté par lesdits États arabes voisins.

Que ces derniers ont attaqué Israël au lendemain de sa création, jurant de « jeter les Juifs à la mer » et encourageant les Arabes autochtones à quitter leurs foyers le temps des combats.

Que cette même guerre a fait 800 000 réfugiés juifs issus des pays arabes qui ont fui  en Israël, laissant tous leurs biens derrière eux.

Que 10% de la population israélienne a périe pendant les combats et que de nombreux rescapés de la Shoah n’ont survécu aux camps que pour trouver la mort en tentant de protéger cette petite parcelle de terre que la communauté internationale avait pourtant dévolue aux Juifs pour qu’ils y vivent enfin en sécurité.

Que ces mêmes États arabes qui ont refusé de reconnaître l’État juif au motif du droit du sol et du refus du colonialisme ont eux-mêmes été crées et légitimés par les puissances coloniales de façon arbitraire, regroupant sous la même nationalité des ethnies et des communautés religieuses avec si peu de facteurs communs qu’elles s’entre-tuent jusqu’aujourd’hui.

Que ces mêmes États arabes, encore, ont laissé les Palestiniens parqués dans les camps de réfugiés, refusant de les intégrer, les massacrant à l’occasion, devenant, en pratique, les principaux responsables de leur situation actuelle.

Que ces réfugiés palestiniens bénéficient, enfin, d’une agence onusienne créée spécialement pour eux, l’UNRWA, qui, cas unique dans le monde, continue de les prendre complètement en charge et de les considérer comme réfugiés, de père en fils, près de 70 ans après la fin du conflit, ce qui fait qu’ils aient aujourd’hui dépassé les 4 millions.

Trop de détails pour une exposition ? Sans doute.

Mais il était tout à fait possible d’évoquer la souffrance de ces réfugiés de façon plus complexe et nuancée. Il était possible de le faire sans pointer un doigt aussi bassement accusateur envers Israël, sans transformer le peuple victime du panneau placé à 20 pas de là, en bourreau.

Sans signifier, en substance, que le monde entier a su tirer les leçons de la Shoah, sauf, ironie ultime, les victimes de la Shoah elles-mêmes. Sans excommunier, à nouveau, le peuple juif hors de l’Histoire, hors de la modernité.

Sans puiser dans l’expérience et l’histoire juive pour mieux s’en détourner.

Sans dissocier, symboliquement et moralement, les nombreux fondements de la civilisation humaine conçus par le peuple juif -le monothéisme, l’ordre divin, les 10 Commandements, le jour saint hebdomadaire, les thèmes de justice, de liberté, de rédemption….- de l’État juif d’aujourd’hui.

Sans tomber, enfin, dans le fantasme. Sans tenter de passer pour rationnelles les dernières pulsations en date d’un drame mystique qui ne finira peut-être jamais de se jouer.

Le Conseil des Droits de l’Homme de l’Onu a condamné Israël 50 fois  depuis sa recréation en 2006, soit 46 % de ses condamnations au total.

Autrement dit, selon les Nations unies, la moitié des abus de la planète sont commis par les 8 millions d’Israéliens (6 millions, en réalité, puisque 2 millions d’Israéliens sont Arabes) sur les quelque 7 milliards de personnes qui peuplent aujourd’hui la Terre.

«  Mais puisque l’Onu le dit… », tentait une amie à qui j’exprimais mon indignation. Il est temps que l’Onu cesse de le dire. Et de mentir.