Le lendemain, je consultais le dictionnaire. Je me rappelais les paroles du psychiatre : « Vous n’avez pas choisi ce métier par hasard ! » Je cherchais le sens du mot phénol.

PHÉNOL. n.m. (gr. phainein, briller). Dérivé oxygéné du benzène, présent dans le goudron et la houille et produit industriellement à partir du benzène… etc.
Le mot dérivait du grec phainein, briller.

Le brillant des chaussures noires de mon premier psychiatre signifiait le phénol.

C’était un jour d’été. De la mi-septembre 2002. Il faisait chaud. Comme à Auschwitz. Soixante ans plus tôt.

J’accouchais la vérité. Depuis des semaines. J’étais en ébullition…
Je prenais la voiture. J’avais rendez-vous avec mon septième psychiatre. Je sentais confusément le canal des informations s’ouvrir à la conscience. Je cherchais l’accident. Je m’effondrais en larmes. Je criais. Non !… Non !…

J’ouvrais le secret. L’homme sortait d’un magasin de meubles. A quelques pas du Service Social Juif. De l’avenue Ducpétiaux.
Le souffle coupé. J’étais fasciné. La même fascination que celle du brillant des chaussures noires de mon premier psychiatre. Le tee-shirt blanc immaculé pendait le bras vide. Il manquait le bras gauche. L’homme n’avait plus son bras gauche. Il produisait le signifiant. Sauvage. Brutal. Il explosait le secret.

J’attendais la salle d’attente. Subjugué. Par ce que je venais de vivre.
J’attendais l’aval du psychiatre pour commencer. Les yeux froids. Aveugles.

Absorbé. Gelé. J’attendais. J’attendais d’oser. Crever.

– J’avais tous les signes, dis-je. Je ne voyais pas.

J’avais trois crises de coliques néphrétiques à l’époque de mon mariage. La première en septembre, la seconde en octobre, la troisième le jour de mes noces. Elle était de loin la plus douloureuse. Elle ne passait pas. Je n’imaginais plus assister à la bénédiction nuptiale. La pierre coinçait dans la vessie. Le lendemain, elle disparaissait aux toilettes.

Je ne serais pas étonné d’avoir eu la première crise entre le 18 et le 21 septembre, la seconde entre le 24 et le 27 octobre par le retour des dates syndromes d’anniversaires, dis-je.

La période de notre mariage était une succession de rebondissements. Elle correspondait « aux cents jours » les plus terribles de la déportation de 1942. Les problèmes n’en finissaient pas. C’était comme si nous n’avions pas le droit de nous marier.

Trois robes de mariée pour Nelle. Dix jours avant la date, elle n’en avait toujours pas. La première commandée à Paris était une catastrophe. Le modèle de la seconde était porté par la maman de la mariée aux noces d’une amie quinze jours avant les nôtres.

Deux smokings pour moi. Le premier était raté. Je commandais le second sur mesure dans une des meilleures enseignes de la ville. J’attendais leur coup de fil pour l’essayage. Je m’inquiétais le jeudi. Ils avaient oublié d’appeler. Les deux derniers jours, ils essayaient de l’arranger. Il était irréparable. Gâché. Immettable. L’après-midi avant la fête, je cherchais un smoking, un costume, un veston pantalon. Je visitais les magasins les plus chics. Les boutiques les plus modestes. Je ne trouvais rien de seyant. Pour être à l’aise. J’allais chercher la chose à la fermeture du magasin.

Notre appartement n’était pas prêt. Notre voyage de noce était un cauchemar. Nous avions peur de mourir, de ne pas revenir, dis-je.

– Deux heures avant la cérémonie, un médecin venait me faire une piqûre, dis-je. Un antidouleur. Il avait de la morphine sur lui. Au cas où je m’écroulerais pendant la fête.

– Les deux familles s’habillaient à l’hôtel. Il n’y avait pas de limousines pour me prendre à l’appartement.

Un ami célibataire de mon père me conduisait à la synagogue. Il était en deuil. Du coup, j’étais en avance. Les grandes portes de l’avenue de la Régence étaient fermées. J’entrais par la porte de côté. Celle de la rue Joseph Dupont.

Et mon oncle était domicilié rue Dupont à Schaerbeek. Au moment où il était à Auschwitz, dis-je.

– J’attendais dans la salle des mariages. Nelle ne pensait pas que je serais là.

Elle entrait. Somptueuse. Les mots n’existent pas pour la décrire. C’était le plus beau moment du monde. Nous avions tout. Pour être heureux. Nous n’en avions pas le droit. Dites-moi pourquoi ? je demande.

– Mon beau-père oubliait l’alliance à l’hôtel. Le rabbin refusait de nous marier sans alliance. Nous nous sommes mariés avec l’alliance d’un cousin par alliance, dis-je.

– Le coiffeur avait convaincu Nelle de couper ses longs cheveux après la cérémonie religieuse. Pour le bal du soir… A Auschwitz, on rasait les cheveux, dis-je.

– Le traiteur avait oublié de dresser une table. Mon oncle Ephraïm était un oublié, dis-je.

– L’orchestre ne pouvait jouer. Deux pannes d’électricité l’obligeaient à se taire.

Les Allemands obligeaient d’écouter l’orchestre d’Auschwitz des heures durant, dis-je.

– Le décor nous tombait presque sur la tête, dis-je encore.

– Ces faits ne résultent pas du hasard. J’imagine être sous l’emprise d’une parole forte de mon oncle ou quelque chose de ce genre, dis-je.
Madame Schützenberger cite les effets d’une parole forte sur les descendants.

Une famille où tous les aînés meurent à l’âge de trois ans. Sur plusieurs générations. C’est comme si on n’avait pas le droit de savoir et d’en parler ; et en même temps comme si on n’avait pas le droit d’oublier et qu’il fallait le faire savoir, mais ne pas le dire explicitement, ni même savoir que l’on sait et que l’on transmet. Une double contrainte diaboliquement contraignante, un double « bind », un double noeud gordien.

Guy Ausloos remarque qu’« il est interdit de savoir » et il est « interdit de ne pas savoir », dis-je enfin.
( Aïe, mes aïeux ! – Anne Ancelin Schützenberger – Editions Desclée de Brouwer )

– Les livres racontent que l’inconscient a bonne mémoire.

J’achetais un oeil, un squelette, dix-huit planches d’anatomie du corps humain aux Puces. Ce n’était pas anodin, dis-je.

Le brillant des chaussures de mon premier psychiatre signifie clairement le phénol.

Un médecin me faisait une injection avant la cérémonie religieuse du mariage.

Le 18 septembre 2000 est une date fatidique de ma vie. Mon oncle était sélectionné le 18 septembre 1942. Il était enfermé jusqu’au 21 septembre. Le docteur Kremer signait son acte de décès. Il était biologiste, professeur d’anatomie à l’université de Münster, féru d’hérédité. Il faisait rechercher par les capos les cas de musulmans « les plus intéressants ». Il les interrogeait. Après, il les tuait en leur faisant une piqûre de phénol dans le coeur.

Mon oncle Ephraïm n’a pas été gazé. Il a été amené le matin du 21 septembre devant le docteur Kremer. Où, il a été interrogé. Puis assassiné d’une injection de phénol dans le coeur.

J’ai toujours su qu’un berger allemand avait arraché des membres à quelqu’un de ma famille. Je ne savais pas qui, ni comment ?

En venant ici, un homme sortait d’un magasin de meubles. Il lui manquait un bras.

Les meubles sont un signifiant. La loi Brüg de 1957, reprend les conditions de remboursement des meubles volés aux Juifs par les Allemands.

Kremer prélevait des matières vivantes de foie, de rate et de pancréas après l’injection. Il a « arraché » la rate, le foie, le pancréas de mon oncle Ephraïm pour ses expériences, dis-je.

– Vous devez vous arrêter ! dit le psychiatre.
– Pou… pourquoi dites-vous ça ! je demande.
– Les propos que vous venez de tenir sont d’une violence inouïe lorsqu’il s’agit d’un membre de sa famille, répond-il.
– Jjje ne vous comprends pas… Excusez-moi ! Je suis épuisé, dis-je enfin.
– Calmez-vous ! Vous en avez suffisamment fait aujourd’hui, dit le thérapeute.

Quelques jours plus tard…
Je téléphonais au Musée du Souvenir d’Ecaussinnes-d’Enghien. J’expliquais à l’interlocuteur la fuite de mes parents de la région anversoise. Où, la chasse aux Juifs était particulièrement intense.
Je cherchais des informations sur l’installation de mes proches dans la commune.

L’homme m’apprenait qu’il existe un livre édité par le Cercle d’information et d’Histoire locale. Il reprenait les heures sombres de l’Occupation. Ils y avaient récemment ajouté le chapitre des Juifs. Il se proposait de le chercher. J’attendais impatient au téléphone.

J’entendais les noms de ma mère. Elle avait été arrêtée par les Allemands. Il ne savait pas quand. J’entendais les noms de ma tante. Elle avait été arrêtée par les Allemands. Il ne savait pas quand. J’étais abasourdi. Ecrasé. Incrédule. Elles n’avaient jamais été arrêtées.

J’entendais les noms de ma grand-mère. Suivait l’adresse. Suivaient les noms de mon autre grand-mère. Suivaient les noms de mon père. Suivaient les noms de mon oncle Ephraïm. Suivaient les noms, après les noms, après les noms… Tous les noms des membres de la famille. Les adresses. Les dates des installations…

Il leur était interdit depuis le 1er juin 1942 de circuler entre 20 heures et 7 heures du matin. Ils recevaient le 18 juin trois étoiles jaunes par personne au prix de 1 franc pièce. Il leur était interdit de s’établir dans d’autres localités que Bruxelles, Anvers, Liège et Charleroi. Tous les Juifs se trouvant dans la commune devenaient des illégaux.

Je réfléchissais tandis que les mots retrouvaient le vivant des années. Il y avait trois photos de Juifs dans le livre. Je ne connaissais pas les deux dames. Il y avait la photo d’un jeune homme. Je n’y croyais pas. Il s’appelait ? J’avais le souffle coupé. Ahuri. J’étais scié. Il s’agissait de mon oncle Ephraïm.

Le lendemain…
J’avais rendez-vous avec le conservateur du Musée. Il me recevait avec bienveillance. Autour d’une tasse de café. J’avais l’histoire locale sous les yeux. J’étais subjugué par le livre. La photo du jeune homme. Je ne me rappelais pas l’avoir vue.

J’avouais ne pas comprendre. Maman et sa sœur n’avaient jamais été arrêtées. L’homme s’excusait. Il ne savait pas répondre. Il proposait de se renseigner auprès des anciens qui avaient vécu la guerre. Il donnait plusieurs coups de téléphone. Il ne trouvait pas grand-chose. Il était désolé.

Il me permettait de consulter le registre de la population de 1942, archivé. Alors qu’il sortait de la pièce me laissant seul, je palpais le livre, ses pages comme une bible. Je fouillais les feuilles minutieusement à la recherche d’informations. Les renseignements étaient choquants. La boue sous les yeux, le mot Juif salissait les papiers d’une bureaucratie abjecte. J’examinais, j’interrogeais les lignes appâts d’un meurtre programmé. Certains des membres de la famille avaient disparu sans laisser d’adresse. Était-ce une formule pour masquer leurs arrestations ? Ou avaient-ils pris la fuite ? D’autres membres étaient inscrits au registre de la population de Schaerbeek à Bruxelles à partir du 10 août 1942.

Je repérais ce qui sautait aux yeux. Ephraïm ne pouvait être à Schaerbeek le 10 alors qu’il arrivait le 5 août 1942 à Auschwitz.
Il me conduisait à travers les rues de la petite ville. Il s’arrêtait aux adresses des Juifs pendant la guerre. Il me racontait ce qui était arrivé à certains d’entre eux.

La dame qui nous ouvrait rue de Soignies ne savait pas grand-chose. Elle était au travail lors des arrestations. Elle se souvenait le choc, le malaise parmi les habitants de la commune.

Les autres portes de la rue restées fermées, il me remettait un numéro de téléphone. Cette personne pourrait peut-être vous renseigner, disait-il avant de prendre congé.

Après le repas du soir, je montais me réfugier aux creux de ces pages. A l’ombre de mon bureau ou de ma vaste table en formica orange. Où, j’écrivais les maux qui battaient ma vie.

Je tenais le papier au numéro de téléphone aux bouts des doigts. Qui brûlaient l’envie d’appeler mais n’osaient pas.

Je respirais une dernière fois avant de me lancer. La personne au bout du fil ne répondait pas à la demande. Elle me laissait sur le carreau, abandonné, humilié.