L’IMA présente jusqu’au 10 février prochain un « voyage virtuel » dans le bassin mésopotamien, cruellement éprouvé par le terrorisme djihadiste. Mossoul, Alep, Palmyre, ces cités antiques témoignent des civilisations brillantes qui s’y sont succédées et se sont mêlées aux populations locales : les Perses, les Grecs, les Romains, les Arabes, et d’autres.

Autant de lieux mythiques qui avaient survécu aux siècles, à la folie des hommes et aux razzias, jusqu’à l’arrivée récente des vandales de l’Etat islamique. Témoins d’une civilisation antérieure à l’islam, Mossoul, Alep et Palmyre ont été la cible des djihadistes avant que la coalition occidentale ne les fasse reculer.

Bien que n’ayant pas souffert des djihadistes, Leptis Magna, en Libye, a été ajoutée à cette liste pour inclure un site africain antique à ce voyage virtuel.

En revanche, Sanaa, au Yémen, qui aurait eu sa place ici, n’a pu y figurer, faute de pouvoir recueillir des images et des relevés : « Il s’est révélé impossible d’envoyer des équipes sur place, » a regretté Aurélie Clemente-Ruiz, commissaire de l’exposition.

Transmettre aux générations à venir ce que la mémoire a préservé, c’est l’ambition de l’IMA et de ceux qui ont permis la reconstitution virtuelle des sites détruits, tels Iconem, l’Unesco, la Foundation for Jewish Heritage (qui cartographie le patrimoine juif en Syrie et en Irak) et divers autres donateurs.

Mossoul, Irak : dévasté

Sur la rive est du Tigre, au nord de Bagdad, se dressait l’ancienne Ninive assyrienne, mentionnée maintes fois dans la Bible. Elle est devenue Mossoul avec la conquête arabe au VIIe siècle, et pendant longtemps, des communautés diverses — juifs, chrétiens, musulmans, yézides — y ont cohabité, contribuant à sa prospérité… Il reste une synagogue éventrée, pleine de gravats pour en témoigner. La ville comptait autrefois au moins 6 synagogues. Une vidéo montre aussi l’ancien quartier juif de Mossoul, dévasté, dont il ne reste que des éboulis. « Il a été réinvesti par d’autres communautés, » apprend-on. En effet, personne ne croit que les juifs reviendront à Mossoul.

Pour confirmer la présence ancienne des juifs dans le secteur de Palmyre et Mari, on peut rappeler la synagogue de Doura Europos, dont les somptueuses peintures murales remontent au IIIe siècle. Une communauté suffisamment importante devait vivre sur place. Heureusement, ces fresques qui représentent des scènes bibliques (le miracle de Hanoucca, Moïse sauvé des eaux…) sont conservées au musée de Damas. Doura Europos fut découverte en 1920 par les troupes britanniques conduites par le capitaine Murphy.

A présent, l’église Notre-Dame de l’Heure, qui possédait le premier clocher sur le sol irakien (offert par l’impératrice Eugénie), n’est plus que l’ombre d’elle-même. Toit éclaté, murs troués, il ne reste que les colonnes de marbre, élégantes et hautaines. En juillet 2014, quand la ville est tombée aux mains des djihadistes, les maisons des chrétiens furent marquées d’une lettre arabe pour signifier nazrani (nazaréen), ce mot qui désigne couramment les chrétiens.

Ceux-ci étaient environ 10 000 dans la ville, groupés autour d’une trentaine d’églises dans les quartiers d’Alzehours et de Dargaliya, qui furent contraints de choisir entre se convertir, payer la djizya (l’impôt dévolu aux dhimmis, ou « infidèles protégés ») ou quitter la ville en se faisant racketter au passage. Ils furent une multitude à prendre la fuite.

Puis en juillet 2014, deux mosquées furent détruites à l’explosif à Mossoul : la mosquée al-Nouri, avec son minaret penché, construite par Nur al-Din en 1172, et celle édifiée sur le tombeau du prophète Jonas, vénéré par les trois religions du Livre. Dieu chargea Jonas (Younès) de prévenir les habitants de Ninive d’une destruction de la ville. De peur, il prit la fuite, passa trois jours dans le ventre de la baleine, mais revint pour sauver Ninive.

Son mausolée devint un lieu sacré pour les musulmans chiites qui, contrairement aux sunnites, vénèrent le lieu où reposent leurs saints hommes. Alors qu’ils prétendaient détruire les œuvres qui encourageraient selon eux à l’idolâtrie, les djihadistes ont pillé et revendu les objets archéologiques comme de vulgaires malfrats pour financer leur entreprise. C’est cette image qu’ils laisseront dans l’histoire : des assassins et des pilleurs, qui ne savaient que manier des armes pour attaquer des populations sans défense.

Bâti sur l’emplacement d’une ancienne église, le mausolée de Nabi Younès est au centre d’une mosquée construite au XIVe siècle.

Justice divine, justice immanente, ou véritable claque de l’histoire ? Quand les djihadistes firent sauter la mosquée, l’explosion fit apparaître des vestiges du palais du roi assyrien Assarhaddon, datant du XIIe siècle avant notre ère : de gigantesques taureaux sculptés, des traces de pavements et des objets.

Pourquoi s’en tenir là ? En février 2015, alors que dans des vidéos de propagande, les djihadistes prétendaient détruire à la masse et au marteau-piqueur les statues et les fresques censées heurter leurs croyances, ils revendaient celles-ci à des collectionneurs étrangers – leur pureté n’étant pas souillée par l’argent, semble-t-il. Et pour être sûrs de laisser leur nom parmi les barbares, ils mirent le feu à la bibliothèque de Mossoul, détruisant 8 000 ouvrages anciens.

Alep, au nord-ouest de la Syrie : ravagée

« Alep est pour celui qui y arrive un jardin d’Eden, et pour ceux qui s’en éloignent, un feu ardent, » écrit un poète arabe des Xe-XIe siècles. Eugène Flandrin, un peintre orientaliste du XIXe siècle, évoque également la beauté de la ville, ses hautes murailles, ses aqueducs et ses mille coupoles. Alep était la troisième ville de l’Empire ottoman, après Constantinople et Le Caire.

Souvenir périssable d’une gloire passée… La guerre civile a surgi à Alep dès 2012, puis l’année suivante, l’Etat islamique, infligeant de terribles pertes à la population. Comme on peut le voir sur la présentation virtuelle, la citadelle d’Alep a beaucoup souffert et la ville a été ravagée. La superbe mosquée des Omeyyades, dont le minaret a été entièrement détruit, s‘offre aux yeux du visiteur avec en transparence l’ombre de son ancienne beauté. Restent dans la cour des éboulis et des gravats. Sa reconstitution virtuelle nous permet de prendre conscience de l’ampleur des dégâts.

Leptis Magna, Libye : épargnée

La guerre en Libye, au début de cette décennie, s’est traduite par de lourdes pertes humaines, mais a épargné le patrimoine archéologique. En effet, le site romain de Leptis Magna, à une centaine de kilomètres de Tripoli, n’en a pas souffert. Face à la mer, l’immense théâtre qui pouvait accueillir 16 000 visiteurs, le forum, les temples, les thermes d’Hadrien et les statues sont restés intacts, de même que l’arc de Septime Sévère. Le visiteur suit le mouvement des drones pour pénétrer le site et observer les détails. Leptis Magna, située près de Khoms, fut au début du IVe siècle, la capitale de la Tripolitaine. Aujourd’hui, la pire menace provient des pilleurs.

Palmyre, en Syrie (au NE de Damas), classée au patrimoine mondial de l’Unesco : dynamitée

Après 40 ans à diriger les fouilles, on l’appelait « Monsieur Palmyre ». Khaled Assad, archéologue syrien, fut décapité à 82 ans par l’EI et son corps pendu à une colonne romaine sur une des principales places de la cité antique devant des dizaines de témoins. Il aurait refusé de livrer l’endroit où les pièces de valeur avaient été entreposées avant l’arrivée des vandales. C’était en octobre 2016.

Palmyre occupe la dernière salle, celle où on s’attarde plus qu’ailleurs, accablé par l’imbécillité des hommes. C’est en mai 2015 que l’Etat islamique a pris le contrôle de la cité. Les nostalgiques du califat ont alors installé leur quartier général en sous-sol, dans la nécropole. Sur les photographies prises au lendemain de la reprise de la ville, on peut voir les visages des sarcophages dissimulés sous une couverture, les peintures murales badigeonnées de chaux, et les ordures qui jonchent les lieux.

Pour laisser là aussi une trace indélébile de leur passage, l’Arc de triomphe, les temples de Bal et de Baashimin, le Lion d’Athéna à l’entrée du musée de la cité antique ont été dynamités par les djihadistes de l’EI. Belle victoire de la bêtise humaine.

La reconstruction virtuelle agit en quelque sorte comme la présentation d’une opération esthétique à rebours : avant, après. Il y a eu ici un espace consacré à l’histoire de l’humanité, l’art, la beauté… A présent, il ne reste qu’un champ de ruines. Du temple de Bêl subsiste une haute porte dressée au milieu des pierres. Il fut détruit à l’explosif. Les cowboys aussi adorent les explosifs… au cinéma.

C’est aux archives de l’université de Lausanne qu’on peut retrouver aujourd’hui les sources de ce que fut le sanctuaire de Baalshamin, photographies, carnets de fouilles, dessins, plans. Ces documents précieux permettent de connaître avec précision l’histoire du monument.

Quand verra-t-on l’Unesco, Iconem et les mêmes donateurs s’associer à la Foundation for Jewish Heritage pour réaliser une présentation virtuelle de la magnificence de Doura Europos, si rarement accessibles au public ?

Cités millénaires – Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul : Institut du Monde arabe, 1 rue des Fossés St-Bernard, 75005, ma.-ven, 10h -18h, Sam. Dim, et jours fériés, 10-19h. Jusqu’au 10-02-2019. Le catalogue, bilingue et édité par l’IMA et les éditions Hazan, croise le regard de chercheurs, archéologues, conservateurs et écrivains. Tarif : 20€.
Métro Li.7, Jussieu. Bus 24,63, 67, 86, 87, 89. Plein tarif 12€, tarif réduit 10€. -26 ans : 6€.