À la Vie

Un test, dirent-elles, juste un test.

Un trio résolument féminin. La petite boulotte banquière, âgée et néanmoins boulle d’énergie, la haute étudiante, basketteuse battante renommée, l’infirmière, quarantaine assumée, calme, précise. Toutes trois convaincues. Le temps est venu. L’intersection vie publique et vie politique ne peut plus, plus longtemps en tout cas, rester un champ d’action essentiellement masculin. Elles, femmes, de celles qui donnent la vie, de celles qui accèdent maintenant, enfin, à un statut égal au statut de l’homme, elles apportent une vision nouvelle du futur possible de la société. D’où cette proposition. Lui exposer, à lui et deux de ses amis, à titre d’exercice, cette  vision particulière. Une vision bipieds, présidèrent-elles.

Autour de la table ronde du salon, lui et ses deux acolytes, la banquière et ses deux complices, se retrouvaient donc, eau minérale d’un côté et apéro de l’autre.

La banquière entama la démonstration.

Premier credo : remettre la politique dans la vie.

Depuis très longtemps, mais de plus en plus, la vie politique s’est autonomisée, artificialisée, s’est éloignée de la vie réelle, de la vraie vie, de la vie en société. Inutile d’insister. La fracture est universelle, aveuglante. Tout y conjugue. L’hyper médiatisation, qui transforme le jeu politique en spectacle. Le déversement de l’actualité, en continu, locale, nationale, mondiale, transforme les évènements en séries, visuelles et digitales. Les personnages politiques deviennent acteurs, stars ou second rôles. La victoire de l’idéologie sur la pensée réduit la confrontation de réflexions en caricature de convictions. La fascination et la poursuite du pouvoir remplacent la recherche du bien des gens. La représentation par députation s’éloigne de l’esprit moteur de la démocratie. L’invasion du politique par la religion, de plus en plus radicalisée, ébranle un monde publique de plus en plus sécularisé. Et le phénomène AI propulse la théocratie au-dessus des Etats.

Restaurer l’axe original de vie de la société contemporaine : gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Voilà la clé du retournement indispensable. Ca passe par l’application la plus large possible du principe de subsidiarité. La complexité croissante d’une mondialisation en changement permanent l’impose. Il redonnera pleine autorité au respect des droits et des devoirs des citoyens. Le niveau le plus légitime et le plus efficace de vie en société, celui du maire, doit devenir celui de la première expression de la politique en action. Le référendum doit être réhabilité en outil de participation effectif de la vie publique. La loi de la majorité doit protéger la minorité. L’application du projet politique doit devenir règle d’or du gouvernement, gage du peuple qui l’a choisi.

Répartition de rôle, l’infirmière ajusta ses mèches et prit le relais.
Second credo : remettre la vie dans la politique.

Il y a trop longtemps que la politique s’occupe plus d’elle-même que de ce qui fait la vie quotidienne des hommes, des entreprises et des organismes qui font partout la société ce qu’elle est. Il y a trop longtemps que ce dévoiement du politique génère et approfondit le dévoiement du modèle de démocratie que l’occident avait fini par construire. Il est temps de reprendre cette construction, de revivifier un Occident en cours d’effacement, de refonder un modèle rénové. A titre d’exemple local, ça passe en premier lieu par oublier la focalisation castratrice, inopérante, asséchante, des positions, des réflexions sur le personnage central et absolument toxique de la vie politique. Au contraire, ici comme ailleurs, ça doit impérativement passer par le recentrage de la politique dans la vie de la cité toute entière. On ne peut rien trouver de mieux que ce que les Lumières ont proposé en lignes de force de la démocratie : liberté, égalité, fraternité. Elle déclina alors leur propre proposition. En restant dans la situation locale, pour rester concret.

L’égalité. Délaissé, le champ est largement ouvert. Réduire l’écart entre riches et pauvres. Revigorer le cœur du service public, recherche, éducation, santé, assistance aux plus faibles. Programmer un rétablissement social, économique, des 30% d’enfants en dessous du seuil de pauvreté. Rehausser et rétablir l’égalité de situation entre la majorité juive et les minorités arabes. Développer un programme généralisé de formation à l’intelligence artificielle.

La liberté : revenir à la source de la séparation des pouvoirs. Refonder le pouvoir judiciaire en le réadaptant et en le sécurisant. Garantir institutionnellement l’indépendance de la police. Redéfinir une version israélienne de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Lier le binôme responsabilité et liberté  d’informer pour les médias et les réseaux dits sociaux. Assurer le meilleur équilibre entre développement de la fondamentale force militaire et contrôle du complexe militaro-industriel.

La Fraternité. En interne, valoriser la richesse interculturelle qu’offre la riche mosaïque de la population israélienne. Restaurer les minorités arabes à la pleine citoyenneté israélienne. Créer une catégorie de conscription permettant de faire participer la jeunesse religieuse juive  à la défense de l’Etat. Rapprocher le mieux possibles les systèmes éducatifs différents autour d’un socle commun. Etendre la connaissance de la langue et de la culture arabe à la jeunesse juive. En externe, réinvestir dans la relation entre la diaspora et Israël. Développer un programme de réhabilitation de l’image mondiale d’Israël, par accumulation de preuves  de faits et réalisations positifs. Exploiter toutes les occasions d’intégration du pays dans son environnement régional. Participer activement au combat international pour le climat et l’écologie.

Restait à l’étudiante la tache de la conclusion.

Le plus naturel pour nous, femmes, dit-elle. Haïm. A la vie.

Pas au chef, pas au parti, pas à la force pour la force, pas à la tech pour la tech, pas à ceux qui savent mieux, pas à ceux qui disent et redisent.

A tous pour tous. Aux autres autant qu’à soi. A faire. Au plaisir.

Pas à la guerre. À la paix.

Jonathan se retint de dire « Vaste programme », comme aurait lancé le Général.

Il se contenta d’un « à la vôtre ».

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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