J’écris au soir du 14 janvier 2015, premier jour de l’an orthodoxe selon le calendrier julien. C’est le 23 Tevèt\כ »ג טבת, jour où la communauté juive commémore l’expulsion du Portugal en 1496, un an après l’Edit pris par les souverains espagnols envers les Juifs et les Musulmans.

Il est frappant de constater à quel point cette année sabbatique 5775 s’avère meurtrière, alors qu’elle est consacrée au repos de la terre, à la remise des dettes, au pardon possible, à l’étude et à la prière.

Comme en écho, pour la première fois depuis le 11 novembre 1918, les parlementaires français ont entonné La Marseillaise au jour où la France s’est levée dans une unité indubitable.

On discerne des points de fragilité, de fêlures qui ne manquent pas de s’exprimer. La marée humaine qui s’est rassemblée comme un corps citoyen, au-delà des partis et de toutes philosophies ou choix de vie, a aussi apporté le témoignage rare (le premier de cette ampleur depuis la fin de deuxième guerre mondiale) d’une nation porteuse de valeurs existentielles.

Il ne suffit pas de parler de liberté d’expression, de se référer à Voltaire, d’une forme de grivoiserie primesautière et gauloise. La France n’est vraiment la France que quand elle sautille, rigole, s’amuse et regarde la vie en doutant de tout.

Quand elle rame dans une intellectualisation outrancière, sophistiquée ou limpide ; ou quand elle cherche le sens de tout et de rien, fière, révolutionnaire et intégriste, sociale et petite-bourgeoise, aristocrate et « Madame Michu », avec un zest farouche – souvent mortel et morbide – de dérision, de délation, entre corbeaux, renards, pigeons, grenouilles, boeufs et moutons de Panurge.

Paris sera toujours Paris, à la recherche du temps perdu,  en quête de savoir, de droit, de justice. Une nation composite happée par l’obsession de l’unité et de l’assimilation, appelant au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La France, « pays de laïcité » ? Mon oeil, tiens ! Le drame, c’est qu’elle continue de se le répéter, sotto voce et in petto, comme en apnée juridique qui a fait son temps.

Une société à la Monsieur Jourdain qui est si « ignorantus, ignoranta, ignorantum » qu’il ne sait s’il est de naissance laïque ou confessionnelle. Le mot » laïcus » désigne celui qui n’est pas membre du clergé chrétien, mais « appartient au peuple consacré (à Dieu) ».

Une ambiguïté de plus pour une « laïcité » acquise à la sortie du drame dreyfusard comme l’avait déjà entrevue Talleyrand en obligeant l’Eglise à la nouvelle participation citoyenne.

La France ne peut affirmer dans le monde actuel, au sein de la Communauté  Européenne et face à la plupart des pays du monde, qu’elle est régie par une laïcité qui n’existe guère dans ses rapports juridiques et politiques, sociaux et économiques avec les différentes nations du monde contemporain.

C’est d’autant plus piquant que la France reste sous le régime concordataire pour les responsables religieux d’Alsace-Lorraine.

Prêtre orthodoxe dans la société israélienne, au patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem, je suis habitué à une sorte de neutralité héritée de l’histoire, faite de silences, de retenues que nous appelons « Statu Quo » : d’une part entre les différentes confessions religieuses, de l’autre un moyen hérité de l’Empire ottoman qui régit les relations entre Juifs, Musulmans, Chrétiens sur certains lieux de la Terre Sainte et du territoire israélien.

Le fait semble passé sous silence ces derniers jours, mais la « liberté de parole et de conscience\חופש דיבור ודת » existe bien et est affirmée dans l’Etat d’Israël (Loi 1977/144, 1.2.3). Chacun a le choix libre d’exprimer librement toute opinion, en principe, dans le mesure où l’identité d’autrui n’est pas bafouée. Il s’agit, le plus souvent, d’un comportement dicté par le sens d’une prudence élémentaire, à l’intérieur de groupes sociaux et culturels, religieux hétérogènes qui cohabitent « en dépit de leur plein gré ».

Cet été, pendant le conflit entre Israël et le Hamas, l’Eglise catholique de Terre Sainte a vivement protesté contre l’Etat hébreu pour défendre la population gazaouie. C’était naturel.

En revanche, il est plus contestable – bien que pratiquement « inné » – qu’aucune parole de compassion ne se soit exprimée, qu’aucune communauté chrétienne traditionnelle de Terre Sainte ne se soit levée pour témoigner un simple geste de sympathie envers le peuple d’Israël ou encore la population civile juive ; celle-ci est pourtant indissociable de la population arabe, musulmane, chrétienne ou originaire du monde entier.

Ce même silence s’est « exprimé » lors des meurtres du 7 janvier 2015. Le monde devenait « Charlie », puis toute une série d’adjectifs au fur et à mesure que les heures passaient.

Au 11 janvier au matin, le monde était toujours « Charlie », Paris s’affichait « policier, juif, (plus discrètement) musulman, (certainement pas Rom) ».

La gématrie discernait l’équation « שארלי = ישראל\Charlie et Israël » qui s’écrit avec les mêmes lettres en hébreu. D’autres versaient petit-à-petit vers « Charles Martel » sans que l’on entende la Chanson de Roland.

A Ramallah, on pria pour la paix entre Chrétiens et Musulmans… A Paris, tandis que le glas retentissait, les Eglises ne se montrèrent pas, ni le clergé, ni les fidèles et les responsables catholiques, orthodoxes, protestants : ils firent des communiqués et quelques tweets.

Il est plus facile de condamner les caricatures contre les orthodoxes serbes de l’ex-Yougoslavie, d’affirmer un soutien pour les Chrétiens d’Orient et de l’assassinat massif des Chrétiens dans le monde. Ce n’est pas inexact. Mais qui, dans les Eglises, protesta à voix haute et intelligible contre le meurtre à l’hyper-cacher, et qui fit l’éloge d’un employé noir, malien et qui a obtenu sa naturalisation française et sauva quelques Juifs.

Le 7 janvier était la date de la naissance d’Eliezer Ben Yehoudah (1858) qui redonna vie à l’hébreu, langue que Dieu parla dans Sa Loi Orale et Ecrite, comme langue vivante et nationale en Israël. Il s’agit d’une véritable résurrection qui traverse le temps et l’espace, redonnant vie et avenir aux ossements desséchés de la Prophétie d’Ezékiel (ch. 37).

Il en eut l’idée en rencontrant un Juif algérien sur la Butte-Montmartre. Théodore Herzl créa l’Etat Juif à Bâle après un séjour journalistique instructif sur la dégradation du Capitaine Dreyfus. C’est à Paris que Menachem Mendel Schneerson conçut de réunir Achkénazes et Sépharades, Orientaux au service du renouveau judaïque.

C’est précisément ce 15 janvier/24 Tevèt que l’on rappelle la mort de Rabbi Schneur Zalman de Lyadi (1745-1812), initiateur du mouvement hassidique Chabad,  qui avait fui sa ville en raison des troupes napoléoniennes.

Le 11 janvier [le 20 Tevèt 5775\כ’ טבת תשע »ה] est la date de la mort de Maïmonide, le plus grand théologien et philosophe juif, né à Cordoue ; il écrivait en arabe et il est l’auteur du « Guide des Egarés ou des Perplexes ». Il influença notamment Saint Thomas d’Aquin. Ce même jour, l’Eglise orthodoxe commémorait les « 14 000 Enfants assassinés par Hérode à Bethléem ou Saints Innocents ».

Il y a des temps et des délais : ce qui s’est passé en France est du domaine de la France, de son histoire actuelle. Cela concerne ceux qui participent à cette nation, à cette identité citoyenne, s’y reconnaissent et la respectent. D’autres la décrient, mais cela reste un enjeu intérieur à la République française. Il est impossible de restreindre ce qui s’est produit à la sphère journalistique, juive ou musulmane.

Nous avons la même situation en Israël : beaucoup de soldats de l’armée israélienne ne sont toujours pas citoyens, ni même juifs selon la Halacha. Il faut être prudent sur le lien personnel, collectif, social et identitaire à l’histoire d’un Etat. Certains continuent de s’interroger sur une identité nationale, distincte ou complémentaire de leur confession religieuse, fût-elle juive, musulmane, chrétienne ou autre.

Serait-il plus facile de mettre l’accent sur l’extermination de la rédaction d’un journal ? Et de taire les meurtres successifs de Juifs, les outrages insensés faits à une population musulmane prise en otages ? Et le meurtre d’un policier français et musulman ?

Lors de l’attentat de la synagogue de Har Nof, cet été, à Jérusalem, le patriarche Théophilos de Jérusalem et tous les représentants chrétiens et musulmans se sont rendus à Har Nof pour un temps de solidarité. De même, la nation israélienne a largement salué le courage du policier druze abattu alors qu’il intervenait pour protéger les habitants du quartier.

Il y allait de la cohésion dans la société israélienne, non pas dans ses composantes américaine, britannique, post-soviétique, arabe, druze ou autre. Il est est de même en France. D’autant que le pays est ancien, centralisé, structuré par son histoire et son rayonnement.

Il est question d’une solidarité citoyenne.

Il faut, dès lors, prendre un peu de recul. Il serait illusoire de penser – de manière négative, systématique et blasée – que cela restera sans lendemain. Le monde est en guerre, la France aussi, et celà lui était inconnu alors que cela fait partie de l’expérience quotidienne d’Israël, du Moyen-Orient, de l’Ukraine, de l’Afrique.

Le calendrier juif rappelle, en janvier, les expulsions d’Espagne et du Portugal, donc les Inquisitions, les conversions forcées.

Le 27 janvier, les Nations unies commémoreront les 70 ans de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Comme le soulignait voici quatre décennies le Rav Léon Askenazi (Manitou), l’Europe a voulu historiquement extirper, par hémorragies successives, la sève spirituelle du judaïsme et la bouter hors de la péninsule hispanique, l’Allemagne et l’ex-Empire austro-hongrois étendus aux dimensions de l’Europe latine et slave. Il n’a pas vraiment vu celle qui s’est produite et se poursuit à partir de l’ex-Union soviétique.

Il affirmait de manière réaliste et prémonitoire qu’en suscitant, en France (cela est aussi vrai dans le Royaume-Uni) un renouvellement de la pratique juive, le moment viendrait où le choix du lieu de vie deviendrait une question réelle pour la communauté juive.

La République française est au service de tous ses citoyens, sans distinction d’origine ou de confession. Les Juifs participent à cette libre république en ce qu’ils consentent à « chanter de manière symphonique » avec les autres et dans la mesure où leurs droits et existence sont dûment reconnus, respectés, protégés.

L’émergence de l’entité israélienne dans le concert des nations constitue un processus en gestation, « dans les douleurs de l’enfantement ».

Les Juifs sont issus de tous les paysages humains, linguistiques, culturels, géographiques, historiques. En Israël, ils ne sont pas hongrois, russes, français, éthiopiens ou… ils sont israéliens, appelés à le devenir et souvent à redécouvrir la profondeur de la vie juive dans son terreau et son universalité.

En 47 ans, j’ai vu disparaître des langues, des attitudes venues de diasporas diverses qui se fondent dans une identité nouvelle, prophétique et « ouverte sur la totalité = kath’olon = catholique » (Aimé Pallière).

Il n’est pas fortuit que le Premier ministre français, Manuel Valls, tout comme certains responsables britanniques affirment que le pays a besoin des Juifs. C’est d’ailleurs paradoxal dans la mesure où le judaïsme se redéploie en Allemagne et en Pologne… Il y a des enjeux sociaux, économiques, humains. Il y va aussi de cette sève spirituelle qui ne peut trop se singulariser ou s’extraire de la vie morale et confessionnelle dont la terre de France a été pétrie au long des siècles.

En 1947, le Grand-Rabbin Jacob Kaplan faisait le compte : « ces crimes, ces meurtres, ces assassinats, ces déportations, ces hécatombes, ces chambres à gaz, ces fours crématoires, toutes ces horreurs sans nom que le monde antique et païen n’a pas connues et qui ont eu pour théâtre l’Europe du 20ème siècle de l’ère chrétienne… (invitent les Chrétiens) à convertir à leur religion les peuples chrétiens eux-mêmes » (« L’Affaire Finaly », p. 77).

« Ne touchez pas à qui m’est consacré ; à Mes prophètes ne faites aucun mal [ne les traitez pas en ennemis]/אַל תִּגְּעוּ בִמְשִׁיחָי וְלִנְבִיאַי אַל תָּרֵעוּ. (Tehilim-Psaume 105, 15).

Ce sont des jours graves.

D’Ukraine arrivent des lettres de Juifs délocalisés, chassés, dans le dénuement et qui doivent être secourus. Les Juifs d’Afrique du Sud sont très fragilisés, de même au Yemen. Et il y a le dilemne des Musulmans, la souffrance des Chrétiens d’Orient.

Est-ce cet humour dont les Français se prévalent en ce moment : « Rabbi Jacob » resterait comme une pause enjouée du scenario actuel… « Salomon, vous êtes juif ? et Rabbi Sli-Seligmann… ».

A la recherche du temps à venir.