Comme ceux des victimes du 13 novembre, ses proches n’ont pas vocation à vivre avec l’ignominie de ceux qui font l’éloge des terroristes qui leur ont enlevé un être cher.

David Gritz a été tué il y a treize ans dans l’attentat de la cafétéria de l’Université hébraïque de Jérusalem. Son portrait rappelle étrangement ceux des victimes de cette génération Bataclan.

Il n’était pas juste un brillant étudiant de Sciences Po. Il était, littéralement, le fruit de ce Paris cosmopolite et ouvert sur le monde, avec une mère artiste sculpteuse d’ex-Yougoslavie et un père juif new-yorkais, enseignant et jazzman, qu’il accompagnait aux réunions du mouvement pacifiste «La Paix maintenant».

Passionné de philosophie, il suivait un cursus parallèle à Nanterre et c’est tout naturellement qu’il a choisi d’écrire son mémoire de maîtrise sur Emmanuel Levinas. Enfin, David était un musicien accompli qui jouait merveilleusement du violon, du piano ou la guitare et pouvait passer aisément de la musique de chambre à un morceau de rock.

Assassiné le premier jour de son arrivée à l’Université

David avait reçu une bourse prestigieuse pour passer un an à étudier la philosophie de Levinas à Jérusalem. Il est mort le jour de son arrivée à l’Université en déjeunant à la cafétéria, fauché avec huit autres étudiants et enseignants.

Il est enterré au cimetière Montparnasse, où l’ont rejoint certaines des victimes des attentats de janvier et de novembre 2015.

Abdelaziz Rantissi, le chef du Hamas à l’époque, avait planifié et commandité cette attaque avec minutie. En plein cœur de la deuxième Intifada, il avait choisi de cibler ce lieu qui était resté un sanctuaire.

L’Université hébraïque de Jérusalem, fondée trente ans avant la création de l’Etat d’Israël, était l’un des lieux les moins sécurisés de la ville car on avait fait le choix d’y maintenir un semblant de normalité. C’était aussi l’un des seuls lieux où le vivre ensemble a toujours survécu à l’horreur de la guerre. Des milliers d’étudiants palestiniens étudiaient et étudient encore aux côtés de juifs israéliens (plus de 20% des étudiants) et, sans surprise, ce sont des bancs de cette université que sont sortis nombre des fondateurs des mouvements de la paix en Israël.

Rantissi a exulté lorsqu’il a appris que l’attentat qu’il avait commandité avait tué neuf personnes et blessé une centaine. La magie de l’Internet permet de conserver le meilleur comme le pire. Voici le pire: un voice over d’Abdelaziz Rantissi louant Dieu sur les images des cadavres de neuf étudiants, dont David, en direct sur al-Jazeera immédiatement après l’attentat le 31 juillet 2002.

La fin de la déclaration est édifiante. Il dit le plus clairement du monde qu’il n’arrêterait pas tant qu’il y aura des Juifs en Palestine (ceux qui comparent aujourd’hui le Hamas à la Résistance apprécieront…).

Apologie du terrorisme

Beaucoup d’entre nous, proches de David, camarades de Sciences Po mais aussi simples citoyens, sont attachés à la mémoire de cet étudiant français assassiné dans une université dans des circonstances si tragiques que le journal Le Monde avait cru bon de lui consacrer un éditorial au lendemain de l’attentat: «L’étudiant Gritz».

Nous avons tous été profondément choqués de découvrir qu’un personnage public puisse faire l’éloge de l’assassin de David sur les réseaux sociaux. Un certain Nabil Ennasri a eu l’indécence d’écrire et de partager avec ses quelques 50 000 followers un texte à la mémoire d’Abdelaziz Rantissi sur sa page Facebook.

Cet individu, qui indique être passé par Sciences Po, a signé la désormais fameuse tribune «Nous nommes unis» au lendemain des attentats du 13 novembre. Il est difficile de penser qu’un individu qui a écrit un portrait dithyrambique du tueur de son compatriote et camarade de Sciences Po puisse être signataire d’un texte de paix. Nabil Ennasri écrit, en arabe dans le texte, «rahimahouLah» à côté du nom de Rantissi. On peut traduire cette formule par «Que Dieu l’ait en miséricorde». Après avoir loué le courage et l’abnégation de Rantissi, il finit son texte par «Nous ne l’oublierons jamais».

Est-ce qu’il a pu traverser un instant l’esprit dérangé de Nabil Ennasri que celle qui «n’oubliera jamais» Rantissi, c’est Nevenka Gritz, la mère de David? Cette femme d’une grande dignité a perdu son fils avant de perdre son mari, emporté par un chagrin qui dépasse l’entendement.

Ennasri a cru nécessaire de rajouter un commentaire à son propre post en citant un verset du Coran: «Il est, parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah. Certains d’entre eux ont atteint leur fin, et d’autres attendent encore; et ils n’ont varié aucunement (dans leur engagement)» (Coran 33/23).

Selon Monsieur Ennasri, lorsque l’on est «sincère dans son engagement envers Allah», on assassine des étudiants dans des cafétérias universitaires? Si Rantissi est digne de louanges pour avoir commandité un tel attentat, alors quid des tueurs du 13 novembre? Et les frères Kouachi? Et Coulibaly? Mohammed Merah? Sont-ils, eux aussi, dignes d’éloges?

L’éloge des meurtriers

En tout cas, on peut rejoindre Ennasri sur un point, la France ne les «oubliera jamais». Mais peut-être que l’on peut se rassurer (un petit peu) en imaginant que Nabil Ennasri ne soutient le terrorisme que lorsqu’il est dirigé contre les juifs (français ou pas, étudiants ou pas) et qu’il pense sincèrement que l’attaque du Bataclan va trop loin.

Oui aux meurtres des écoliers juifs à Toulouse, des clients de l’Hyper Cacher à Vincennes et des étudiants de l’Université hébraïque de Jérusalem mais non aux attaques du Bataclan, du Stade de France et des terrasses parisiennes?

On peut avoir les opinions que l’on veut sur le conflit israélo-arabe ou la politique du gouvernement israélien sans pour autant faire l’apologie du terrorisme. Le texte de Nabil Ennasri qui fait l’apologie du chef du Hamas, un mouvement sur la liste des organisations terroristes en France, ne fait pas que salir la mémoire de David, il tombe sous le coup de la loi.

La charte du mouvement de «résistance» islamique Hamas qui a tué notre ami a le mérite d’être aussi clair que Dabiq, le magazine de l’Etat islamique: elle appelle au meurtre de juifs sans distinction aucune et les accuse, un peu à la manière d’Ennasri et de ses petits camarades mais avec plus d’honnêteté intellectuelle, d’être à l’origine de tous les maux du monde et de toutes les guerres.

Les parents et amis de David Gritz, comme ceux des 130 victimes des attentats du 13 novembre, n’ont d’autre choix que de continuer à vivre avec leur peine. Mais ils n’ont pas vocation à vivre avec l’ignominie de ceux qui font l’apologie des terroristes qui leur ont enlevé leurs proches.

Un peu de dignité n’a jamais tué personne –à l’inverse d’Abdelaziz Rantissi et des tueurs du 13 novembre.

Les médias vont-ils continuer à donner la parole à un individu qui considère que Rantissi, qui est directement responsable du meurtre de centaines de civils, est un exemple à suivre?

Monsieur Ennasri vient apparemment de sortir un deuxième livre et il a choisi un titre en forme de question: Et maintenant que fait-on?

Peut-être que la réponse simple et cinglante des autorités doit être que, maintenant, on applique la loi sur l’apologie du terrorisme. Il est temps de cesser de cracher sur les tombes de nos morts en faisant l’éloge de leurs meurtriers.

Le collectif d’anciens camarades de David Gritz et de citoyens, universitaires et intellectuels attachés à sa mémoire est composé de Guillaume Denoix de Saint Marc (fondateur et directeur général de l’Association française des victimes du terrorisme), Ruth Berdah-Canet (réalisatrice), Jean-Claude Casanova (directeur de Commentaire), Catherine Chalier (professeure émérite de philosophie, Université de Paris Ouest-Nanterre), Jean-Michel Darrois (avocat), Frédéric Encel (universitaire), Jean-Paul Fitoussi (professeur émérite à Sciences Po), Jérôme Hamon (enseignant à Sciences Po), Francois Heilbronn (professeur des Universités associé à Sciences Po), Boris Janicek (ancien président de l’UEJF Sciences Po), Olivier Kaplan (maître de conférences à Sciences Po), Samy Katz (maître de conférence à Sciences Po Paris), Noam Ohana (ancien élève de Sciences Po), Frédéric Puigserver (enseignant à Sciences Po), Sacha Reingewirtz (président de l’UEJF), Dominique Reynié (professeur des universités à Sciences Po), Jacques Tarnero (essayiste), Margaux Wahba (étudiante à Sciences Po, présidente de l’association Paris Tel-Aviv).

Cet article a été publié sur le site Slate.