L’écoute de la radio, privilège des automobilistes pris dans ce que Nicolas Boileau (1636-1711) appelait « Les embarras de Paris » et des retraités dont je suis, est toujours très instructive.

J’en veux pour preuve un récent journal de France-Info qui, dans le cours des quelques minutes imparties par le format de cette station, présentait presque simultanément deux sujets aux antipodes l’un de l’autre, m’a-t-il semblé.

Le premier faisait état des progrès vertigineux dans le domaine des «objets connectés». Le second évoquait, à travers l’exemple d’une famille, les problèmes posés par le maintien à leur domicile de personnes âgées ou dépendantes.

Je me suis dit, en terminant mon petit déjeuner, que ma génération des septuagénaires avait cette opportunité d’assister à la confrontation des nouvelles technologies et des solutions, forcément traditionnelles, de problèmes aussi vieux que l’humanité. Quel enjeu, quel défi (non, je n’emploierai pas le mot anglais que vous attendez) ! Il n’y a bien sûr pas de contradiction entre les sujets : ils font tous partie de notre vécu quotidien ; mais ils nous imposent une mobilité intellectuelle qui tient parfois de l’acrobatie.

Tout d’abord, que ce soit bien clair : je ne suis pas un affreux passéiste, nostalgique d’un monde « tellement meilleur » qui ne serait plus.

En Israël, dans les années 60/70, on appelait ces gens des keshébatnikim. Même si vous êtes hébraïsants, n’allez pas chercher ce mot dans un dictionnaire hébreu-français ; vous perdriez votre temps.

Les keshébatnikim sont ces anciens pionniers du temps de la création de l’Etat qui rabâchaient sans cesse la formule : כשבאתי לארץ (keshé bati laaretz) « lorsque je suis arrivé dans le pays » suivie invariablement de la description d’un temps idyllique qui, évidemment, n’était plus. On a donc fini par ranger ces perpétuels ronchons dans la catégorie ironique des « jamais contents ».

Donc, je ne suis pas un nostalgique impénitent, simplement un homme étonné autant qu’émerveillé par le progrès. Je ne dis pas qu’il ne m’arrive jamais de regretter certains aspects du passé, par exemple : l’appauvrissement de la langue française, la perte des bonnes manières, l’architecture urbaine, l’odeur du crottin dans les villages, les vendeurs de journaux à la criée, les pleins et les déliés, les cahiers d’écolier, les buvards publicitaires, les Dinky toys, les mistrals gagnants, etc. Je m’aperçois que je manque de place ici pour vous prouver que je ne suis pas nostalgique…

Revenons donc au journal de France-Info. Il présentait des petites merveilles de l’ingéniosité humaine rendues possibles par certaines technologies nouvelles. Ce sont les objets connectés. Cela va de la montre qui remplace un ordinateur à elle toute seule et qui s’offre le luxe, en plus, de donner l’heure, en passant par les différents appareils qui envoient eux-mêmes la commande de leurs consommables (exemple : l’imprimante commande automatiquement ses cartouches ; la machine à café ses capsules, etc.), jusqu’à l’imprimante 3D, les smartphones dont on apprend qu’ils servent de moins en moins à téléphoner (une étude très sérieuse le prouve), mais qui vous dispensent d’avoir un bureau pour travailler, une bibliothèque pour vous y référer, ou diverses revues, guides, annuaires et journaux, voire de consulter votre médecin.

Tout ça est bel et bon ; on aurait tort de bouder son plaisir et de se priver de toute cette énergie et ce temps épargnés grâce à la recherche contemporaine.

Sans transition, comme on dit dans les médias, le journal-parlé (décidément, je suis un passéiste attardé !) enquêtait sur la possibilité d’envisager des congés pour accompagnateurs de vie. C’est-à-dire de permettre à des personnes qui travaillent de s’occuper partiellement de leurs proches qu’elles hébergent ou maintenus à leur domicile.

La journaliste avait rencontré une femme d’une quarantaine d’années dont la mère, frappée de la maladie d’Alzheimer, vivait chez elle et pour laquelle toute la famille, par tranches horaires, était mobilisée. Cette femme disait qu’elle n’aurait jamais envisagé de placer sa mère dans un établissement spécialisé. Elle admettait que c’était une contrainte, mais elle appartient à cette génération pour laquelle l’unité familiale sous un même toit a encore un sens et où on se sent obligé envers ceux qui vous ont donné la vie et beaucoup plus encore. Et de fait, cette personne interrogée exprimait le désir que la société où, par ailleurs, le chômage réduit des millions d’individu à l’inaction, puisse s’adapter en conciliant les devoirs intergénérationnels avec une situation économique difficile.

Quand j’assiste au télescopage des réalités contemporaines, je suis à la fois émerveillé par la science humaine et dubitatif sur l’utilisation de temps et de l’énergie dégagés par celle-ci.

Je ne sais pas pourquoi je ne peux m’empêcher de penser au Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) lorsqu’il rencontre le marchand de pilules qui apaisent la soif. « Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince. – C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine. – Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ? – On en fait ce que l’on veut… « Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine…»

Aujourd’hui, la technologie nous permet de gagner plusieurs fois cinquante-trois minutes par semaine ! Que faisons-nous de ce précieux temps ? Le donnons-nous à nos familles, à nos amis, à des œuvres caritatives ? La technologie nous épargne également de longues recherches dans les bibliothèques ; elle ménage notre mémoire en inscrivant les données dans nos ordinateurs et autres smartphones.

Ce n’est plus nous mais nos machines qui ont de la mémoire, des octets, des kilo-octets, des gigas et des méga gigas ! A quoi appliquons-nous désormais tout ce temps et ces recherches épargnés ?

Je pense alors à la fontaine du petit prince et je me demande si nous n’avons pas perdu davantage que nous n’avons gagné ? Et je me dis que ce serait extraordinaire (j’aurais peut-être dû dire « super ») si nous pouvions mettre au service de la qualité de la vie de chacun les résultats des avancées de toutes les sciences au premier rang desquelles la médecine bien sûr, mais aussi climatiques, ergonomiques, économiques, physiques, etc.

Deux mondes se rencontrent. Ensemble faisons que ce ne soit pas un choc brutal et fatal, mais une naissance, une renaissance.

Rabbin Daniel Farhi.