Mikhal a trente-deux ans. Revenue à la religion plus de dix ans auparavant, elle cherche à se marier. A se marier ? lui demande celle qu’on pourrait appeler la mère des segoulot de Jérusalem, que toutes les jeunes célibataires viennent trouver lorsqu’elles n’ont plus vers qui se tourner.

A se marier, sans mentir, avoue Mikhal, à être « normale », « respectée », à « aimer et être aimée », à « ne pas être seule le Shabbat » et qu’on lui chante, à elle aussi, le « Eshet Hayil ».

Dans cette première scène de Laavor et hakir – traverser le mur –, l’héroïne dévoile des besoins humains essentiels : ne pas être seule, faire partie de la société dans laquelle elle a choisi de vivre, aimer et être aimée.

Première scène où l’on voit aussi le rapport instinctif de Mikhal au monde animal, qui lui est si proche et fait partie de son côté atypique. Proche car Mikhal élève des animaux qu’elle emmène chez les enfants de son quartier à l’occasion de leur anniversaire. Dans cette ménagerie il y a bien sûr des chats, des perruches et des lapins, mais aussi un serpent noir qui dévore rats et souris et fait peur aux mamans…

Le eyn hara de la fille encore seule à son âge couplé au yetzer hara du serpent originel ?

La perception symbolique du monde animal est mise en avant dans la première scène où la mère des segoulot étale sur le visage de Mikhal des entrailles de poisson pour la débarrasser de ce eyn hara qui sent si mauvais.

Autre élément visible dans cette première scène qui donne le ton au film : Mikhal en veut et elle y croit. Elle veut se marier et elle va se marier. Pour cela, Mikhal a déjà suivi les voies habituelles dans le milieu orthodoxe ou elle évolue et dans lequel elle tient à vivre : elle a rencontré la centaine de jeunes gens proposés par la shadkhanit.

Elle les écoute, elle se présente, honnêtement, eux de même. Tellement honnêtement que l’un d’eux lui explique même qu’il propose le mariage à toutes les femmes qu’il rencontre et que celle qui acceptera qu’il ne lève pas les yeux sur elle avant le mariage – gage de sa fidélité – sera digne d’être son épouse. Mikhal lui oppose son propre chef et son orgueil : s’il la regarde, elle sera sa femme. Elle le met au défi et il part.

Orgueil de l’héroïne nommée d’après la première femme du roi David. Orgueil de Mikhal, qu’elle ne cache pas à ses amies, à sa couturière. Elle va se marier car elle fait tout pour et Dieu ne peut pas ne pas répondre a ses prières et ses efforts. Elle fait confiance au miracle. Mais si Dieu considère que ce n’est pas bon pour elle ? la gronde la couturière. Pourquoi cela ne serait-il pas bon ? Citant ses sources (en l’occurrence, une discussion des Sages dans le traité Sanhédrin), Mikhal déclare : « C’est pour moi que le monde a été créé ». Comment comprendre cette citation ? Ce n’est pas ici le but de cet écrit.

Et pourtant.

Malgré son orgueil, Mikhal est prête à affronter une honte publique à la hauteur de sa foi. Elle organisera son mariage jusqu’au bout. Car elle avait trouvé avec qui se marier. Seulement…un mois avant le mariage, le prétendant se rend compte qu’il n’est pas amoureux de sa fiancée. Peu importe, le mariage aura lieu. Elle a la robe, la salle, le repas, les fleurs et les invitations…

Hashem n’aura aucune difficulté à lui trouver un hatan d’ici le huitième soir de Hanoukka, date prévue du mariage. Ce soir-là, Mikhal compte se rendre à son mariage, quelle que soit sa situation. Et, s’il n’apparaît pas d’ici-là, le hatan se présentera sous la houppa.

Mikhal croit au miracle. Elle ne reste pas les bras croisés et se donne tous les moyens pour parvenir à ses fins. Elle accepte des rendez-vous avec des personnes qu’elle avait refusé de rencontrer un an auparavant. Elle voyage à Ouman pour prier sur la tombe de Rabbi Nahman. Deux jours avant la date fatidique, à un autre prétendant qui ne revient qu’une semaine plus tard, Mikhal rétorque qu’elle se marie le huitième jour de Hannoukka et que s’il veut se présenter à ce moment-là, il est le bienvenu.

Perdue, Mikhal ne se rattache plus qu’à cette phrase qu’elle veut réalité : « A la huitième bougie de Hanoukka, je me marie. » Parce que la réalité est un mur de plus en plus pesant – elle est encore célibataire dans un monde où les femmes de son âge sont déjà mères de plusieurs bambins – elle cherche à s’élever au-dessus de ce mur et crée sa propre réalité.

A se marier, sans mentir, avoue Mikhal, à être « normale », « respectée », à « aimer et être aimée », à « ne pas être seule le Shabbat » et qu’on lui chante, à elle aussi, le « Eshet Hayil ».

Cherchant à prendre Dieu en otage ou à s’en faire complice, elle accepte sa propre folie et cette foi qui lui permettraient de retomber sur ses pieds dans la réalité. Car si le miracle n’opérait pas, sa réalité serait d’autant plus cruelle. Qui accepterait d’épouser une femme qui s’est entêtée dans une entreprise dénuée de bon sens et qui a essuyé une honte publique, mettant elle-même et sa famille en disgrâce aux yeux de toute personne un tant soit peu ancrée dans la normalité ?

Cette femme, entourée de femmes, racontée et filmée par une femme, va au bout d’elle-même et se livre à sa propre ivresse. Saisie par le doute, à la veille de son mariage, c’est sa meilleure amie, portée par la grâce contagieuse de Mikhal, qui la rassure : « Moi je sais que tu vas te marier, le soir de l’allumage de la huitième bougie de Hannoukka ».

La mère et la sœur de Mikhal l’accueillent – non pas sans larmes, certes – mais à bras ouverts lorsqu’elle revient du mikvé. Et cette mère, hilonit jusqu’au bout des ongles, touchée par la foi, la folie, la grâce ou l’ivresse de Mikhal – et là, l’interprétation du spectateur en dit aussi long sur lui-même que sur le film – rejoint sa fille et ses amies dans leur danse.

Danse laissant éclater ce trop-plein qui apparaît comme la seule manière de trouver les ailes pour aller de l’avant et franchir le mur.

Alors, me demanderez-vous, Mikhal finit-elle par se marier ? Je ne voudrais pas raconter la fin de l’histoire pour ceux qui n’ont pas encore vu ce film admirable. Je noterai simplement les quelques éléments qui me sont permis de dévoiler sans tomber dans le spoiler.

Ce film fait appel aux meilleurs effets de l’écriture dramatique. On y trouve, entre autres, les unités de temps, de lieu et d’action. Toute l’intrigue tient en un mois et tend vers ce mariage et se finit… comme il se finit. Non, je ne vous dirai pas comment. L’histoire se passe à Jérusalem, avec une incursion à Ouman dans un rebondissement fantasque qui ajoute au piquant du film et au grain de folie de Mikhal.

Les visages sont filmés de très près, se concentrant sur l’intensité des émotions des protagonistes, dans la veine du premier film de Rama Burshtein Lemale et hahalal. La tension en est d’autant plus palpable.

Les couleurs des scènes sont franches et bigarrées, à l’image des tenues et du côté atypique de notre héroïne qui voudrait le réconfort du noir et du blanc – couleurs de mise dans ce monde Orthodoxe qu’elle a adopté – tout en refusant de simplifier sa vie à ce duo.

Laavor et hakir contient également de nombreux éléments de la morphologie des contes de fées. Il y a le monde animal et sa symbolique, ainsi qu’un clin d’œil à Disney et à ses carrosses de princesses accompagnés de bêtes à poils et à plumes.

Il y a les adjuvants et les opposants (et même les traitres !). Il y a les personnages en filigrane.

Il y a le recours à la marraine fée, à la magie. Et il y a, bien sûr, la quête du prince charmant. Quête du mariage, quête du mari, mais aussi, finalement, quête de soi-même – quête qui permet de se mesurer à l’aune de la réalité en étant prêt à passer de l’autre côté du mur que cette réalité érige parfois face aux attentes de bonheur.

Mikhal sera-t-elle celle qui aura le courage de l’Eshet Hayil pour défier la réalité et ainsi la transformer ? Dans un film. Que je vous recommande chaudement.