« HERSCHBRUCK » est situé à une vingtaine de kilomètres de Nuremberg. Ce nouveau « palace » était démuni de tout, et avait été aménagé à la hâte pour nous recevoir. Pas de baraque pour se laver; des latrines plus que rudimentaires. Un camp où l’on travaillait par équipe successive comme à Ludwigsdorf. Par contre le travail se faisait sans pause d’arrêt.

Si l’équipe qui devait nous relever, n’arrivait pas à temps, on était obligé de continuer jusqu’à leur arrivée…

J’ai un très mauvais souvenir de Herschbrück. J’ai souffert dans ce camp plus qu’ailleurs. Bien sûr nulle part ce n’était la joie, mais même dans la souffrance physique il y a des degrés. Il faut aussi dire que j’étais déjà vidé de toutes mes forces et si j’arrivais à me tenir debout c’était plus par les nerfs qu’autre chose.

Un travail que j’ai fait uniquement, dans ce camp a été la vidange des latrines !

J’en parle, parce que c’est une expérience unique et qui laisse des traces…

J’ai été désigné avec d’autres compagnons pour nous rendre aux latrines où on nous a donné une paire de bottes en très mauvais état et un grand bâton sur lequel était attachée une chope en métal.

Les instructions étaient très simples : vider les latrines et remplir les grands tanks en métal qui attendaient sur les charrettes au bord de la route.

L’orifice par où on faisait le remplissage était relativement petit et il ne fallait surtout pas en verser à côté…

Dès le début de ce travail je fus pris, ainsi que les autres, à la gorge par la puanteur de l’endroit et je commençai à vomir tout ce que je possédais à l’intérieur de mon corps. Même la bile y passa. Tous les autres subirent la même chose. On en était plein, dans les bottes, sur nos vêtements, sur le visage, les mains …Des semaines après cet intermède, nos vêtements rejetaient encore cette odeur.

Et puis, au bout d’une heure de travail, on ne sentait plus rien. Plus de malade, plus de vomissement. La morale de cette histoire est que tout est une question d’habitude…

Le lendemain on nous mit au travail des galeries souterraines, creusées dans le roc.. Pour y accéder, on grimpait sur une montagne, entourés de nos gardes. L’ascension était très dure à cause de l’effort physique que ça nous demandait. Nous étions déjà « crevés » en arrivant sur les lieux du travail.

Plus d’une fois un de nos gardes, voyant qu’un prisonnier peinait trop pour la montée, l’aidait en lui donnant une petite poussée… et celui-ci dégringolait du haut de la montagne vers le bas en roulant comme une vulgaire pierre…On ne le revoyait plus !

Quand on arrivait au sommet, on redescendait dans les entrailles de la montagne avec un ascenseur, comme les mineurs de fond. Mon travail consistait à charger des énormes pierres, que des camarades détachaient des parois avec des bâtons de dynamite. Ces grosses pierres étaient chargées dans des wagonnets qu’on poussait jusqu’à l’endroit où courait une large bande de caoutchouc, actionnée électriquement et on y déposait notre chargement, qui était évacué vers l’extérieur dans le ravin.

On avait le choix entre travailler au chargement des pierres ou à la grosse foreuse. Cet engin était terriblement lourd. Je demandais aux copains pour m’aider à la mettre sur mon épaule. Tout seul, je n’en étais pas capable. Une fois en marche, tout mon être était secoué par les vibrations émises par cette foreuse géante. Rien que la mèche, qui tournait à une vitesse folle, mesurait près de 30 centimètres, et le bruit près de mon oreille me rendait dingue…

Cette fois-ci, me suis-je dit, c’est la fin. Je ne sortirai pas vivant de ce travail. Le ramassage des pierres ou l’emploi de la foreuse auront ma peau.

La durée du travail était anormalement longue et sans repos. Je crois, qu’il n’y avait que deux équipes de travail, par jour soit 12 heures pour chacune. Il m’est même arrivé une fois de faire une double équipe, soit près de 20 heures sans arrêt. Cette prolongation provenait du fait qu’il y avait eu une alarme aérienne et l’équipe qui devait nous relayer n’avait pas reçu l’autorisation de quitter le camp…

Et nous, nous ne pouvions partir aussi longtemps, que la relève n’était pas à pieds d’œuvre…Les Allemands se dépêchaient d’achever ces galeries pour y entreposer les fameux V1 ou V2…

J’appris plus tard que travailler 20 heures à 22 heures sans arrêt se produisait assez souvent, surtout depuis que les alertes devenaient de plus en plus fréquentes.

Je vis très noir pour mon avenir dans ce camp. J’avais des difficultés énormes pour marcher et grimper sur cette montagne à chaque fois qu’on se rendait au travail. Pour entrer dans ma baraque, où je devais enjamber un petit seuil de 10 centimètres de hauteur, j’étais obligé de soulever chaque pied, séparément, avec mes mains pour m’aider. Mon corps se mouvait comme au ralenti. Il n’y avait plus de force en moi et je sentais que je m’éteignais comme une bougie…

Je sais que ce n’est pas la première fois que je dis cela, et que je me suis déjà senti à bout de ressource en ce qui concerne mes forces, mais ici à Herschbrück, avec le travail spécial qu’on nous imposait, je prévoyais le moment, très proche, qu’un matin en gravissant la montagne, un garde me donnera une « petite poussée » qui me fera dégringoler le flan abrupt de la colline et terminer ma course et ma vie, au fond du ravin…J’avais assisté à ce scénario, plus d’une fois !

A Suivre…