J’ai observé que ce qui compte quand on parle l’hébreu, ce n’est pas nécessairement la richesse du vocabulaire mais l’aplomb qu’on met dans chaque mot pour être pris au sérieux.

Bien parler l’hébreu s’apparente à un test de personnalité grandeur nature.

Voici 8 conseils pour mieux se faire entendre auprès des Israéliens que l’on ne connait pas.

Conseil numéro 1 : Surtout ne parlez jamais avec une voix faiblarde et toute douce. Ou avec une voix qui questionne pour savoir si elle fait bien. Il faut une voix tonique, fière d’elle-même et dominatrice… Les jours où vous êtes fatigués, contentez vous de donner des sourires parce que sinon, les claques vont pleuvoir. Il faut toujours être en forme ici. Les Israéliens détestent la faiblesse, le manque d’assurance, les hésitations. Ils respectent les battants, les fonceurs, ceux qui croient en leur bonne étoile et tracent leur route sans attendre l’assentiment des autres.

Conseil numéro 2 : Ne vous appliquez pas trop quand vous parlez. Ne vous donnez pas trop de mal pour articuler. Ne prenez pas chaque mot comme si vous teniez un vase fragile. Soyez nonchalant comme si ça fait quatre décennies que vous prononcez les mêmes mots et que ça vous use, à la longue. Ne cherchez pas l’exactitude vraie pour vous exprimer. Oubliez les vieux réflexes de bon Français nuancé et utilisez le mot qui vient comme il vient. Ce qui compte avant tout, c’est la spontanéité et l’a propos. Soyez rapides!

Conseil numéro 3 : Ne soyez pas courtois ou précautionneux avec les mots. Mettez de l’emphase : Bêtaaaaaach ! Ze Madhhhhim. En soufflant sur le him pour montrer à quel point c’est renversant. Moi je martyrise le pachout, j’avale sa première syllabe sans aucun scrupule et avec beaucoup de mépris. Je le flanque par terre et quand je rajoute Nora après, alors là c’est la cerise sur le gâteau.

Utilisez toute la palette d’intonations que votre palais est capable de produire. Ouvrez la bouche bien grande et faites monter et descendre vos sourcils aussi souvent que nécessaire. Surjouez la surprise, l’étonnement. Des émotions quasi mortes en Europe mais bien vivaces au Moyen Orient.

J’ai compris qu’on parle vraiment l’hébreu le jour où on le brutalise, où on se marre avec lui et où on l’utilise comme le texte d’une pièce de théâtre grandeur nature. Où l’on cesse de le respecter et de le mettre sur un piédestal. Le jour où il ne fait plus peur. Soyez effronté. Juste ce qu’il faut d’impolitesse et de brutalité pour faire couleur locale et être reconnus par vos pairs.

Conseil numéro 4 : Pratiquez l’hébreu au mode impératif avec un ton doctoral et cherchez à prendre le dessus sur l’autre.

Tischma!
Takshiv!
Tagid li!
Al tischkach!

Plus les impératifs s’égrènent et plus le métier rentre. Mieux que la méthode Assimil, je prône l’hébreu façon Vincent Cassel dans la Haine. « C’est à moi que tu parles là? »

Parler l’hébreu de la rue revient à monter sur scène alors soyez à l’aise avec le texte!

Conseil numéro 5 : Alternez sans cesse le ton de votre voix, entre la brute épaisse et le petit agneau qui a besoin qu’on se mette à sa place. Ce va et viens permanent est ce qui nous désarçonne car l’Israelien passe de l’un à l’autre sans scrupule. La vérité est toujours entre cette pointe de violence et cette immense tendresse genre gros nounours. Le vendeur à la sauvette qui vous répétera avec énervement à quel prix il vend sa marchandise vous regardera avec des petits yeux innocents quand vous lui ferez recompter la monnaie qu’il a oublié de vous rendre…. L’énervement puis la gentillesse, l’impatience puis à nouveau la tendresse, sans oublier à la fin, quoi qu’il arrive, la tape sur l’épaule…

Conseil numéro 6 : Décrochez votre téléphone avec un Allo – que dis je – un Allaw agressif, revanchard, du genre « qu’est-ce que tu me veux encore » même si vous ne savez pas qui est à l’autre bout du fil. Dans le Allaw, il faut être assez viril car tout le rapport de force se concentre. Il donne le ton de ce qui va suivre.

Si le Allaw est hésitant, votre interlocuteur vous mangera tout cru. Ouvrez bien la bouche et appuyez fortement sur le début du mot avec une pointe de nonchalance, genre énervé mais à confirmer.

L’Israélien a besoin de rapidement savoir à qui il a à faire pour affuter sa technique de prédation. Il ne vous jugera jamais sur vos habits ou vos chaussures. Il lira dans le langage non verbal. Regards du tac au tac, mouvement de la bouche énervé, petit mouvement énergique vers l’avant, manière de se tenir debout, de rire et de parler fort.

Conseil numéro 7 : Considérez l’hébreu comme un vieux pote retrouvé après des millénaires d’errance. Un vieux pote qu’on a bien connu, qu’on a vu en couches culottes, avec qui on a volé du lait chez la crémière et des piécettes dans le porte monnaie de sa grand mère, aux côtés duquel on a escaladé des barrières et fait l’école buissonnière. Un vieux camarade avec qui on a appris les pires expressions en argot et des blagues salaces.

Arrêtez de le traiter comme Louis XIV. Maltraitez-le. Prenez-le par le col et soulevez-le sans avoir peur de lui. Arrêtez d’ouvrir des guillemets pour parler au vendeur de glaces et de coller des majuscules à chaque début de phrase quand vous demandez votre chemin.

Parlez à tout le monde, tout le temps, sans scrupule. Adoptez bien intimement le tutoiement  avec l’Homme de la rue (et oui ça fait bizarre) et poussez toutes les portes.

Conseil numéro 8 : Soyez gais. Parlez en prenant votre pied. Ayez confiance en vous, en la vie et en les autres !

Imaginez deux minutes un Israélien paumé au milieu de la Gare Saint Lazare et qui cherche son chemin, entre les lignes de métro et les trains à grande vitesse. Le regard perdu sur le grand tableau d’affichage avec les destinations écrites en abrégé.

Imaginez-le avec son bout de papier tout froissé et son sac à dos de routard, tentant d’accoster des passants pressés « Hééééé… Eskousez moa héééé… ».