Il y a quelques semaines (ma Lettre n° 319 du 13 avril), j’évoquais le parcours étonnant de certains descendants de chefs nazis célèbres (Hitler, Goering, Goebbels, יש »ו, que leur nom et leur souvenir soient effacés) dont la presse nous apprenait qu’ils avaient soit émigré en Israël, soit s’étaient convertis au judaïsme.

Ces jours-ci, très exactement depuis le 27 mars, nous avons, sous l’impulsion infatigable de notre ami Serge Klarsfeld, repris la lecture des convois de déportés juifs de France entre le 27 mars 1942 et le 11 août 1944, à la date exacte de leur départ, et ce à l’occasion du 75ème anniversaire de cette page – probablement la plus sombre – de l’histoire de notre pays (c’est du moins l’opinion du président Chirac lors de son célèbre discours du 16 juillet 1995, reprise par tous ses successeurs).

C’est pour moi l’occasion de revenir sur le souvenir de ces lectures d’il y a cinq ans au moment du 70ème anniversaire des déportations. A l’époque, et je ne doute pas que cela se reproduira cette fois encore, j’avais noté avec une immense émotion la présence de jeunes Allemands venus assister et participer à ces lectures des milliers de noms des nôtres déportés par la folie meurtrière de leurs dirigeants de l’époque, assistés par les cruels responsables de l’Etat français.

J’avais approché ces jeunes et m’étais enquis de leurs motivations. J’avais ainsi appris qu’ils appartenaient à une organisation allemande, Aktion Sühnezeichen Friedensdienste (Action Signe de Réconciliation – Services pour la Paix) fondée en 1958 par un ancien juge, Lothar Kreyssig. Ici je cite les propos de celle qui est devenue depuis mon amie, Kristina Oberlé (elle termine actuellement son Referendariat, la formation qui lui permettra de devenir avocate ou juge) : « Dans l’objectif de la réconciliation entre l’Allemagne et les peuples qui ont souffert des nazis, des jeunes allemands travaillent dans des projets dans 11 pays européens (dont la France et la Pologne) ainsi qu’en Israël et aux Etats-Unis. Ces projets sont tous liées au contexte de la Shoah (des Mémoriaux, travail avec des personnes handicapées ou des personnes âgées souvent survivantes de la Shoah). L’ASF est une ONG, mais est proche de l’église protestante en Allemagne. Pour moi, en tant que jeune Allemande, ce chapitre si sombre de l’Allemagne fait partie de notre histoire. Je voulais en savoir plus et « faire » quelque chose. C’était très enrichissant pour moi de connaître des survivants et aucun ne m’a accueillie de manière hostile. C’est aujourd’hui plus actuel que jamais, et je me rends compte que la paix que nous vivons en Europe depuis des décennies est fragile et a besoin d’être défendue. »

Cette prise de conscience d’une partie de la jeunesse allemande est très importante à mes yeux. Je m’entretenais récemment avec une personne qui semblait douter d’une possible réconciliation entre descendants de victimes et descendants de bourreaux. J’ai argué que, contrairement à d’autres pays (la Turquie pour les Arméniens, l’Autriche ou la Hongrie pour les Juifs, plusieurs pays complices ou enfermés dans une neutralité criminelle pour les Tutsis), l’Allemagne a accompli depuis quelques décennies un réel travail de teshouva par rapport à la Shoah que le IIIème Reich a perpétré entre 1939 et 1945.

Qu’est-ce en effet que la teshouva dans la tradition juive ? C’est la reconnaissance de la faute, le repentir qu’elle suscite, la demande de pardon, la ferme intention de ne plus retomber dans les errances du passé, et si possible la réparation. Nous avons le devoir, nous les descendants des victimes, de nous demander si l’Allemagne a satisfait à tous ces critères. S’il s’avère qu’elle l’a fait, intégralement ou en partie, nous devons en prendre acte et élaborer une ligne de conduite pour l’avenir qui sera la meilleure garante que de telles horreurs ne puissent plus se reproduire.

La reconnaissance de la faute tout d’abord. Il est indéniable que l’Allemagne d’aujourd’hui a intégré à l’enseignement de son histoire la prise en compte de la Shoah et de ses sinistres conséquences. Elle n’est absolument pas dans le déni des responsabilités de ses aînés quant à la destruction des Juifs d’Europe. On aurait pu lui faire ce reproche aussi longtemps qu’elle se refusait à juger les anciens criminels nazis vivant sur son territoire en toute quiétude.

Depuis plus de trente ans, à nouveau grâce à l’action incessante de Serge et Beate Klarsfeld accompagnés par les FFDJF (Fils et Filles des Déportés Juifs de France), les criminels ont été jugés par des juridictions allemandes. Ils ont été condamnés lourdement et ont terminé leurs jours en prison. – Les manuels scolaires ne cachent rien de l’existence des camps d’extermination et de la « solution finale » qui se proposait d’éliminer toute la population juive.

Il semble également, d’après les propos de Kristina, que les jeunes mènent une sorte de demande de pardon déguisé, voire de réparation, en accomplissant des stages de plusieurs mois dans des institutions juives. Bien sûr, ils ne sont en rien responsables de ce qui s’est déroulé il y a 75 ans, mais ils désirent que leur action vienne, aussi peu que ce soit, contrebalancer la politique criminelle de la génération de leurs grands-parents.

Demander pardon. A qui ? C’est là une quasi-impossibilité. Aux enfants des victimes ? Au peuple juif ? A telle ou telle institution juive ? A l’Etat d’Israël ? On le voit bien, il y a là quelque chose du domaine de l’impossible. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus dur, pour un criminel, ou son ayant-droit, de ne pouvoir implorer le pardon ; de même qu’il est impossible, pour la victime ou son ayant-droit d’accorder le pardon au nom d’un mort. – Et du coup, la réparation est impossible.

Qu’il s’agisse d’une réparation morale ou matérielle. Rien ni personne ne pourra restituer à un orphelin son père ou sa mère, encore moins à un parent son enfant. Ne restent alors que des indemnisations financières pour des spoliations matérielles. Est-ce que cette démarche – appréciable – relève de la teshouva ? Probablement oui d’une certaine façon, mais on n’est plus là dans le domaine humain. Si les indemnités ou restitutions sont nécessaires en ce qu’elles sont un acte de justice, elles ne sauraient « réparer » l’irréparable.

Certains pays ne se sont pas livrés à l’examen de conscience de l’Allemagne. Ainsi, l’Autriche et la Hongrie laissent-elles des partis nazis ou affiliés reprendre une importance dans leur vie politique. C’est une grande source d’inquiétude. Nous-mêmes en France avons récemment senti la menace réelle d’un parti populiste et des idées exécrables qu’il charrie. Les jeunes Allemands dont je parlais au début sont conscients, à la fois des souffrances générées par les anciens dirigeants de leur pays, et à la fois du danger de voir ressurgir certaines idéologies porteuses de violence, d’exclusion et de mort. Nous devons reconnaître leur démarche et l’encourager au maximum.