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7-Octobre : se souvenir doit nous obliger

Une scène de la veillée de plus d'un millier de bougies sur le Kikar Dizengoff, à Tel Aviv, le 12 octobre 2023. La pancarte indique "Plus de mots". (Crédit : Eli Katzoff)
Une scène de la veillée de plus d'un millier de bougies sur le Kikar Dizengoff, à Tel Aviv, le 12 octobre 2023. La pancarte indique "Plus de mots". (Crédit : Eli Katzoff)

Cela fait trois ans que je me demande comment je pourrais écrire sur le 7-Octobre. Par où commencer, quels mots choisir, quel message laisser. Depuis des semaines, et plus encore ces derniers jours, j’y reviens sans cesse. Je lis, je regarde, je repense aux images, aux témoignages, aux réactions, aux silences aussi. Je ne sais pas si j’ai trouvé les mots justes, ni même s’il existe vraiment des mots justes pour cela. Mais quelque chose s’est peu à peu amassé dans mon esprit : de la colère, des questions, des contradictions, des lectures, des souvenirs.

Rien de parfaitement ordonné au départ. Et puis, à force d’y revenir, une forme s’est dessinée.

Ce texte vient de là.

Depuis le 8 octobre 2023, une question me poursuit : qu’aurait-il pu se passer si le monde avait réagi autrement ?

Ce qui m’a sidérée n’était pas seulement que l’on ait tué ou pris des otages. C’était la manière. Les massacres, les viols, les mutilations, les corps profanés, cette cruauté poussée jusqu’au sadisme, cette jubilation devant la souffrance infligée. Il y avait là une folie meurtrière, une haine abyssale qui auraient dû provoquer une immense colère morale.

Je pensais particulièrement à l’Europe. Non parce que le 7-Octobre serait la Shoah – il ne l’est pas – mais parce que je croyais que la mémoire de la Shoah avait au moins laissé cela : une vigilance particulière lorsque des Juifs sont à nouveau pourchassés, assassinés, enlevés. Je croyais que cette mémoire avait produit un réflexe moral. J’ai découvert à quel point la rémanence de la haine pouvait parfois être plus forte que les leçons que l’on prétend en avoir tirées.

Je pensais que le monde demanderait d’abord la libération des otages, bien sûr. Mais pas seulement. J’attendais une indignation massive devant ce qui venait d’être commis, une volonté réelle d’isoler le Hamas, de couper ses soutiens, de mettre sous pression ceux qui lui permettaient de durer. Peut-être la guerre aurait-elle été plus courte, peut-être le Hamas aurait-il été contraint plus vite, peut-être une partie de Gaza se serait-elle retournée contre lui. Je n’en sais rien. Et ce « je n’en sais rien » compte pour moi. Je me méfie de plus en plus des certitudes qui précèdent l’examen.

J’aurais pourtant attendu de Gaza une rupture morale. Un refus collectif. Un « pas en notre nom ». Des hommes et des femmes réclamant les otages, essayant d’en sauver un, d’en cacher un, d’en ramener un. J’aurais même attendu ce mot devenu presque impossible : pardon. Quelques voix isolées ne constituent pas une révolte morale. Cette révolte collective, je ne l’ai pas vue.

Et plus je reviens aux témoignages, aux films, aux photographies, plus une évidence me travaille : cette haine n’est pas née le matin du 7 octobre 2023. Elle avait un substrat ancien. Elle s’était sédimentée dans des discours, des images, des représentations transmises parfois très tôt. Nous en connaissions une partie. Pourquoi alors tant de déni, tant d’omissions ? Pourquoi avoir parfois tellement contextualisé cette haine que l’explication a fini par l’obérer ? À force de tout expliquer, on peut finir par ne plus voir.

Le 7 octobre, je refuse aussi la symétrie émotionnelle. Je refuse qu’au souvenir des massacrés on oppose aussitôt une autre souffrance, comme s’il fallait rééquilibrer les plateaux d’une balance avant même d’avoir le droit de pleurer les siens. Reconnaître une réalité ne signifie pas fabriquer une équivalence.

Mais il faut ici changer de plan. Il ne s’agit plus de mettre deux souffrances en balance, mais de distinguer deux responsabilités de nature différente. C’est là que la pensée de Lévy-Valensi m’aide, et que j’ai compris quelque chose d’important : la pensée conjonctive permet de tenir ensemble deux réalités sans les confondre ni les rendre équivalentes. Les opposés ne sont pas obligés de s’annuler.

Je peux donc dire que la responsabilité du massacre appartient à ceux qui l’ont voulu, préparé et commis, et dire en même temps qu’Israël doit regarder sa propre défaillance. Le paralogisme serait de croire qu’il faudrait choisir entre les deux. L’une est la responsabilité du crime. L’autre celle d’un État qui n’a pas su protéger ceux qu’il devait protéger.

Et cette question-là nous appartient : comment avons-nous pu ne pas protéger les nôtres ?

C’est pour cela que je veux une enquête indépendante. Pas une enquête destinée à protéger le gouvernement, mais pas davantage un instrument électoral déjà conçu pour le faire tomber. Je veux savoir comment une défaillance de cette ampleur a pu se construire.

Elle n’est évidemment pas née en une nuit. Elle résulte d’une sédimentation de doctrines, de choix politiques et militaires, de lectures du renseignement, de confiance dans la technologie, de certitudes sur le Hamas et sur la dissuasion. Le gouvernement en place devra répondre de ce qui relève de lui.

Mais ceux qui ont gouverné, commandé, conseillé ou participé auparavant à ce système ne peuvent pas tous se présenter aujourd’hui seulement comme juges. La vérité ne peut pas être subordonnée à la prochaine élection.

Il y a peut-être eu dans tout cela une forme d’hybris : celle d’un système devenu trop sûr de sa propre représentation du réel. C’est le danger du préconçu. Une hypothèse devient une certitude, la certitude une doctrine, et la doctrine finit par créer son propre angle mort.

C’est là que Chouchani me revient : ne jamais s’installer trop confortablement dans une réponse. Une réponse que l’on n’interroge plus devient un dogme. Et Qohélet aussi, dans cette méfiance envers nos constructions et notre prétention à maîtriser ce qui nous dépasse. Cette humilité n’est pas un renoncement. Elle oblige au contraire à chercher mieux.

Il existe pourtant une limite à la compréhension. Je ne sais pas si je veux « comprendre » le sadisme, la joie de faire souffrir, cette haine abyssale. On peut analyser une idéologie, une histoire, une stratégie ; il demeure dans certaines manifestations du mal quelque chose d’irréductible. Il y a là une aporie : vouloir comprendre, tout en sachant qu’une part du mal restera peut-être irréductible.

Mais comprendre et savoir ne sont pas la même chose.

Je peux accepter de ne jamais comprendre entièrement celui qui massacre et vouloir pourtant savoir pourquoi une frontière a cédé, quelles alertes existaient, pourquoi elles n’ont pas produit les décisions nécessaires, comment une représentation du réel a pu devenir si forte qu’elle a fini par le remplacer.

Et surtout : que ferons-nous de ce savoir ?

Une enquête qui ne ferait que distribuer les fautes resterait enfermée dans le passé. Son sens doit aussi être prospectif : empêcher que nous reconstruisions demain les mêmes certitudes avec simplement de nouveaux noms au sommet.

C’est finalement une question axiologique, une question de valeurs. Quel Israël voulons-nous défendre ? Un État juif ne peut pas seulement être un État puissant. Il doit savoir ce qu’il protège, pourquoi il exerce sa force, et être capable de regarder ses propres erreurs sans transformer cette lucidité en haine de soi.

Peut-être est-ce cela qui s’est déposé en moi pendant ces trois années. Je ne veux pas seulement des bougies, des cérémonies, des noms prononcés une fois par an. Je ne veux pas non plus d’un procès politique qui remplacerait quelques responsables sans toucher aux mécanismes qui ont produit l’aveuglement.

Je veux que la mémoire serve à quelque chose.

Dans le judaïsme, se souvenir n’est pas seulement conserver le passé. Zakhor est une injonction. La mémoire oblige.

Si nous prononçons les noms de nos morts mais que nous refusons de savoir pourquoi nous n’avons pas su les
protéger, alors la mémoire risque de devenir un rituel.

Et le rituel seul ne suffit pas.

Nous ne comprendrons peut-être jamais entièrement le 7-Octobre. Mais ce que nous ne pouvons comprendre ne nous dispense pas de vouloir savoir. Et ce que nous parviendrons à savoir devra nous obliger à changer.

Non pas expliquer le 7 Octobre jusqu’à le rendre supportable, mais empêcher qu’après lui nous restions exactement les mêmes.

Se souvenir doit nous obliger.

à propos de l'auteur
Née à Toulouse en 1963, Catherine Rachel Ksas est titulaire d’une maîtrise d’allemand. Elle a notamment enseigné le français en Allemagne, dans une école juive à Berlin. Mère de deux enfants, elle vit aujourd’hui en Israël. Elle aime écrire et photographier, et s’intéresse particulièrement à la littérature, à la philosophie, à la psychologie, à l’histoire, à la spiritualité et à la pensée juive. Son écriture se nourrit de la mémoire, de l’expérience personnelle et d’une réflexion sur le monde contemporain.
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