Le spectre de Mai 68 revient hanter les consciences à l’approche de son cinquantième anniversaire. Tremblez familles, universités, clergés, toutes forces de l’ordre confondues !

Car c’est lui le grand méchant loup responsable du délitement de l’autorité, de la défiance envers les pouvoirs, de la déliquescence sociale, et, ni plus ni moins, de celle la société française dont l’identité est depuis si malmenée. Faut-il commémorer cet événement sinistre ? Ce serait grotesque, mais comme il est désormais « interdit d’interdire », toutes les audaces sont les bienvenues.

Né après 68, je me suis toujours interrogé avec circonspection sur cette « révolte ». Fumer des joints en écoutant « My Year is a day » des Irresistibles, histoire de dépaver Paris, à quoi bon ? Vociférer « CRS SS » à la face d’un générale héroïque dans la lutte contre le nazisme, tout ça sur fond de prospérité économique, était-ce bien nécessaire ?

Le fameux « jouir sans entrave » ne s’est-il pas vautré dans divers abus sexuels minables ? Rien que cela a de quoi laisser pantois…Et même froid, quand les « enfants de 68 » ont connu des crises économiques à répétition, le chômage de masse, la menace du Sida, la montée des nationalismes, l’effroi du 11 septembre 2001 cumulé à d’autres attentats de l’Islam radical, et j’en passe.

Mais qu’importe les dérives et le soi-disant conflit entre les générations, cette jeunesse de l’époque a eu raison de se révolter, d’écrire, de chanter leur dégoût de l’immobilisme d’après-guerre et leur amour de la liberté. Comme eux, la colère m’aurait fait crier justice pour tous, en lutte avec les opprimés. J’aurais sans doute été un des leurs, ayant eu, vers 18-20 ans, une sensibilité politique très à gauche.

Alors questions : aurais-je été marxiste léniniste pro chinois avec Benny Lévy alias Pierre Victor (23 ans à l’époque) ? Trotskiste avec Lionel Jospin (1er ministre sous J.Chirac entre 1997 et 2002, 31 ans en 68) ? Anarchiste libertaire avec Dany-le-rouge (23 ans, comme Benny) ? Membre hyper actif de l’UNEF avec Jacques Sauvageot (de deux ans leur aîné) ? Communiste tout court avec Alain Krivine (27 ans au moment des faits) ? Sartrien avec Simone de Beauvoir (hors d’âge car amoureux) ? Gaulliste avec André Malraux (né en 1901) par un revirement spectaculaire vers ma tradition familiale à la grande surprise de mon père ? Ou tout simplement maoïste, le nec plus ultra gauchiste de l’époque ?

Serais-je devenu par la suite inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale comme Alain Geismar ? Fuyant la « chienlit » française, m’aurait-on vu en Israël cueillir des avocats dans un Kibboutz ? Difficile, impossible même, de répondre à toutes ces graves questions, étant né le 19 avril 1973. Ceci dit, je pense, en toute subjectivité, que « l’esprit de mai » n’a jamais soufflé dans la politique, mais bien dans une certaine idée de la poésie sous toutes ses formes.

J’aimerai rendre hommage à Jean-Paul Sartre qui, peut-être le premier, avec un livre comme La Nausée (1938), s’est permis de rire à fond de la société française des années 30 et bien au-delà. La Seconde Guerre mondiale aggravera le constat décrit par le « Kobra ». Mais déjà, dès 1956, on peut se procurer « Howl » d’Allen Ginsberg, avec qui j’ai eu le plaisir de discuter une fois dans une librairie de Lyon.

Son ami Bob Dylan ne tardera pas à percer sur la scène subversive avec des poèmes révolutionnaires tels que : « The times they are a- changin’ » (1964), le sublime « Visions of Johanna » (1966) ou bien « It’s all right, ma » en 1965 (un vers au passage : That he not busy being born is busy dying ; celui qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir). La jeunesse parle à la jeunesse, par bouffées d’oxygène à l’harmonica.

Au cinéma, nul mieux que « Zabriskie point » (1970) de Michelangelo Antonioni, n’a su prendre le pouls de cette jeunesse américaine en ébullition. Le génial « Easy Rider » (1969) de Dennis Hopper restera également comme un chef-d’œuvre de la contre-culture de ce temps. « Pierrot le fou » (1965) de Jean-Luc Godard n’est pas mal dans le genre pour la France, au côté du documentaire « La reprise du travail aux usines Wonder » (1968) de Jacques Willemont. Je n’oublie ni « She’s leaving home » des Beatles (1967), encore moins les Rolling Stones avec l’étincelle « I can’t get no » (1965).

La liste des pavés poétiques flottant dans l’orbite de Mai 68 serait trop longue pour un post du TOI, sans parler du Jazz. Un dernier coup de cœur cependant : Le festival de Woodstock, filmé en 1969 dans un documentaire de Michael Wadleigh décroche la palme de ce désir fou de liberté d’une belle jeunesse d’hier pleine d’avenir ! Mai 68 a-t-il été l’œil du cyclone d’une insurrection poétique pacifique et fraternelle ? Mais oui ! Et ce n’est qu’un début…