Les dates convergent souvent : au fond, c’est normal car quels que soient les calendriers en usage, ils se superposent, marquent des temps parallèles qui se croisent, parfois sans se rencontrer, voire s’esquivent discrètement.

Y a-t-il quelque raison sensée à ce que cette année 5775/תשע »ה qui est sabbatique pour le judaïsme (repos de la terre et remise des dettes) fasse presque coïncider le centième anniversaire du massacre en masse des Arméniens, des Assyriens, des Chrétiens syriaques et des Grecs du Pont-Euxin ?

A Jérusalem, le Patriarcat apostolique arménien de Jérusalem commémorera ce « génocide » (il n’est pas reconnu comme tel par beaucoup malgré l’affirmation récente du pape François lors de la célébration à Rome) ce jeudi et vendredi 23 et 24 avril, faisant ainsi mémoire du début de ces assassinats ethno-confessionnels lancés en 1915 par l’autorité ottomane.

Ces 21 et 22 avril (2-3 Iyyar 5775), la communauté d’Israël se souvient de tous ceux qui sont morts pour l’indépendance et la défense de la Terre, de l’Etat d’Israël.

Il s’agit en fait du jour mémorial de tous les soldats tombés pour Israël et des victimes du terrorisme/יום הזיכרון לחללי מערכות ישראל ולנפגעי פעולות האיבה‎. Il faut les compter à partir de l’année 1860/5620, lorsque les Juifs furent autorisés par le pouvoir ottoman à vivre hors les murs de Jérusalem. C’est aussi l’année de la naissance de Théodore Herzl, né le 2 mai/10 Iyyar.

Le jour est immédiatement suivi au coucher du soleil par le Yom HaAtsma’out/יום העצמאות – Jour de l’Indépendance de l’Etat d’Israël qui atteint cette année les 67 ans.

Est-ce raisonnable d’esquiver tout ce qui, sur cette terre, unit la vocation humaine à atteindre une maturité de conscience, d’intelligence, de discernement au sein d’une création qui échappe à l’entendement malgré tous les savoirs scientifiques ?

Il s’agit bien d’un esquif, une frêle embarcation qui conduit l’être vivant vers une destination qui le rapprocherait du divin, ou l’entraînerait à nier, douter de la foi, condamnant individus et sociétés à l’errance.

Le bâteau ou l'esquif dans la chapelle st Vartan au St Sépulcre partie arménienne (Crédit : HaAretz)

Le bâteau ou l’esquif dans la chapelle st Vartan au St Sépulcre partie arménienne (Crédit : HaAretz)

Il est bien question de galères, de « galérer », parfois sans repère. Noé est resté tranquille dans son arche, tandis que Jonas fut lancé par-dessus bord et échoua dans le ventre du grand poisson, une baleine dit-on, qui le vomit opportunément sur une plage.

Comme ce Juif qui, ayant pris le large de l’Espagne engluée dans l’Inquisition, fit naufrage à Corfou, déclarant que « Quand bien même Toi, Dieu, Tu ne croirais pas en moi, je continuerai à invoquer Ton Nom », paroles identiques à celles de Yossel Ben Yossel Rakover de Tarnopol quelques heures avant sa mort dans le ghetto de Varsovie en flammes le 16 mai 1943.

Certes, selon l’Evangile, Jésus marcha sur les eaux du Kinneret ou mer de Galilée mais il n’est pas courant de dominer ainsi cette masse maritime, symbole du péché et de l’oubli comme on le dit au jour de « tachlikh/תשליך = envoie (les péchés au fond de la mer d’où ils ne remontront pas et dont nul ne se souviendra à jamais) » au jour de Roch-HaChanah (Michée 8). Ou encore Paul de Tarse, en route pour Rome, qui fit naufrage à Malte (Actes des Apôtres 27-28, 1).

L’Eglise arménienne fut la première Eglise d’Etat, dès l’an 301. Le mont Ararat est sa référence géographique et spirituelle puisque Noé s’y est reposé. Cela crée un lien, on parlerait aujourd’hui de connexion entre l’antiquité de la race humaine et son sauvetage rédempteur sinon une propension à se substituer à tout autre appel à témoigner de Dieu.

Les Eglises anciennes d’expression araméenne ou syriaque (Assyriens, Chrétiens syriaques ou Jacobites) ont adressé des lettres de solidarité avec le « génocide arménien » que les nations du monde se hâtent tardivement – parfois de manière discrète et peu claire – de reconnaître pour un centième anniversaire accusateur des Jeunes Turcs ; on s’attarde peu à résoudre les conflits qui subsistent de la chute de l’Empire Ottoman et des mandats coloniaux confiés aux Français et aux Britanniques sur la région.

Lettre envoyée au jour de l'indépendance (Crédit : Alexander Winogradsky Frenkel)

Lettre envoyée au jour de l’indépendance (Crédit : Alexander Winogradsky Frenkel)

Pourtant le « Sayfo » (génocide, massacres en masse » des Assyriens) ne sera pas « solidaire avec celui des Arméniens de Jérusalem, d’Israël et de Jordanie. Peut-être parce que l’Arménie a fini par obtenir un Etat (d’ailleurs réduit par rapport à son territoire historique mais sauvegardé par le pouvoir soviétique qui avait reconnu le « génocide arménien ») tandis que les Assyriens furent trompés par les puissances coloniales, notamment la Grande-Bretagne, qui préférèrent soutenir la cause arabe et s’assurer la main-mise sur le pétrole. En Israël, il est aussi plus difficile – encore que ! – de soutenir une mémoire qui inclut le nom d’un peuple liée à la « Syrie » de manière erronée sur le plan historique et ecclésial.

C’est humain, trop inhumain précisément. Chacun se croit privilégié, antérieur à l’autre, comme si « plus archaïque que mon ego, tu meurs ». C’est le plus souvent le symptôme d’une quête effrénée de reconnaissance, quand les autres semblent vous ignorer et le font avec la jouissance factice de passer la ligne d’arrivée… sans recevoir la couronne (gratuite) de ceux qui persévèrent dans la foi avec authenticité (1 Corinthiens 9, 25).

Nous sommes tous entraînés à traverser des espaces dangereux. Un truisme de la survie quotidienne d’une humanité restée primaire en dépit de hautes technicités qui ne changent pas la nature profonde des vivants.

On a trouvé, dans les entrailles du Saint Sépulcre, à la chapelle Saint Vartan, un dessin significatif : une barque gravée dans la pierre et une inscription en latin : « Domine, invimus = Seigneur, nous sommes arrivés » (cf. Psaume 122, 1 : « allons à la Maison du Seigneur/In domum Domini ibimus »).

Colonne de la porte du St Sépulcre avec inscription araméenne (Crédit : Alexander Winogradsky Frenkel)

Colonne de la porte du St Sépulcre avec inscription araméenne (Crédit : Alexander Winogradsky Frenkel)

Une inscription similaire se trouve sur la colonne principale située à l’entrée de l’Anastasis (Saint Sépulcre, Eglise de la Résurrection), gravée en araméen, sans représentation d’une barque. On pense que le dessin et les mots latins datent d’environ l’an 330 de notre ère tandis que la « signature » en araméen est récente. Qu’est-ce à dire ?

Ils sont arrivés en dépit des dangers qu’il ont pu surmonter. Au fond, ceux-ci étaient alors les mêmes que ceux que doivent affronter nos contemporains. Ils étaient apparemment plus grégaires : la fragilité d’embarcations qui pouvaient chavirer, faire naufrage, être attaquées par des pirates, des violeurs, des pillards, des marchands d’esclaves, des barbares et toute une engeance de meurtriers. Ces croyants montaient vers Jérusalem et Bethléem, vers le Tombeau, le Lieu de la résurrection de Jésus de Nazareth ou la Basilique de sa Nativité.

Les voies maritimes comme les dunes de sable des déserts étaient alors autant d’obstacles périlleux – animaux sauvages, mais aussi la soif ou la faim. Une prouesse donc qui a marqué les temps les plus reculés de l’Antiquité et ces deux mille ans de christianisation du bassin méditerranéen ainsi que des régions qui englobent les pays actuellement en guerre (Proche-Orient, Afrique du Nord et de l’Est, Sinaï) ou en grande paupérisation (Grèce, Italie du Sud, pourtour de la mer Noire).

« Nous sommes arrivés » comme on monte vers un Lieu de la Présence Divine, protectrice, rédemptrice, salvifique et surtout empreinte d’une bonté évidente. Qu’a donc été le groupe BILOU/ביל »ו = « Maison de Jacob, lève-toi et marche/בית יעקב לכו ונלכה » (Isaïe 2,5) sinon cette « escarcelle » de Juifs russes qui atteignirent la Terre Sainte en juillet 1882, quittant les pogroms et les humiliations tzaristes pour découvrir la rudesse de l’Empire ottoman et retrouver les sources de la vie hébraïque.

C’est ici qu’il faut parler de solidarité humaine tant elle est bafouée, décriée, niée et pourtant un sujet constant de débats contradictoires. Le judaïsme a un commandement fondamental : le « rachat des captifs » ou « pedyon chevouyim/פדיון שבויים ».

Le croyant n’est jamais un être seul, il fait partie d’une communauté, que celle-ci soit symbolisée par un trio qui s’entretient de la Loi, de la foi ou le quorum de dix hommes (minyan). C’est une réalité commune au judaïsme, au christianisme et à l’Islam.

Il s’ensuit une responsabilité sociale, économique, morale et spirituelle qui, normalement, se doit de garantir la liberté de chacun et de tous. Le danger sous-jacent est de réduire ce commandement universel au respect de son seul groupe à l’exclusion des autres.

Il s’agit du premier commandement : « Je suis l’Eternel ton Dieu Qui t’as fait sortir de la Terre d’Egypte, de la Maison d’esclavage/אנכי ה’ אלהך אשר הוצאתיך מארץ מצרים מבית עבדים » (Chmot-Ex. 20,2) qui souligne l’importance de cette mitzvah fondamentale de racheter ceux qui sont privés de liberté, comme l’a décrit Rabbenou Bakhya : « Le Créateur du ciel et de la terre ne s’est pas désigné comme tel, préférant inviter à racheter les captifs (de terre d’emprisonnement, ce que signifie le nom de Mitsra’im/Egypte-מצרים), action qui est considérée comme supérieure à l’acte-même de la création du monde » (Kad HaKema’h).

La Amidah ou Prière tri-quotidienne des 18 Bénédictions se fait l’écho de ce devoir envers le prochain, le mettant même en perspective avec la revigorisation ou résurrection des morts, donc un passage dans le sens de Pessah ou de la Pâque des Chrétiens : « Toi qui suscites (y compris économiquement\מכלכל) la vie dans Ta bonté, ressuscites les morts dans Tes grandes miséricordes (מחיה מתים), relèves ceux qui tombent et guéris les malades, et libères les prisonniers (מתיר אסורים), et redonnes vie à ceux qui gisent dans la poussière (cf. tombeaux des patriarches, Hebron) ».

Attention !!! Il ne s’agit pas de s’abîmer en prières : il faut payer cash pour racheter celui qui est captif. Il n’est pas question de bonnes intentions, du genre « Le Seigneur vous aidera ! » Payer une rançon dans l’univers sémitique, c’est « hichlim/השלים = payer comptant ».

Au point que Maimonide a enseigné que le commandement de « racheter les captifs » dépasse la mitzvah pourtant essentielle de donner des vêtements et de nourrir les pauvres (« Loi des dons aux pauvres » 8,10).

Miguel de Cervantes et Saint Vincent de Paul, tous deux soucieux de venir en aide aux esclaves et captifs de leur temps, incitèrent aussi au respect de ce commandement.

La question est d’ « évaluer » le prix d’une vie humaine.

C’est à ce niveau que nous assistons, en ce moment, à une inversion grave de valeurs qui sembleraient acquises en terme de respect de la dignité humaine. Ce n’est pas parce qu’elles ont été définies qu’elles sont appliquées ou même reconnues de manière authentique.

Il est facile de prêcher, il est bien plus difficile de toucher à sa bourse sonnante et vraiment trébuchante…

Que signifie une situation hyper-médiatisée : des êtres humains, rescapés de tueries, de pillages, de haines tribales ou sociales, de privations économiques et sans protections sanitaires se croient contraints à un exode vers des terres prétendument « riches », quitte à payer quelques 3 000-5 000 Dollars US ?

Tout cela pour couler dans la Mare Nostrum, parfois enfermés comme les esclaves au temps des Romains dans des cales sans issue. Ils ne sont pas « rachetés ». Ils sont achetés, vendus et trahis, y compris par nous-mêmes.

En soi, il est honnête que, lors de la récente exécution en Libye de 30 Ethiopiens chrétiens, Israël ait exprimé, du moins par la presse (HaAretz), le remords de les avoir expulsés du pays où ils pensaient avoir trouvé un refuge dans des conditions très précaires.

Partout le rançonnement s’étale, plus particulièrement sur les mers… pour le moment. On oublierait les boat peoples de la mer d’Indochine, de l’Océan indien, des côtes de Zanzibar et des pays du Golfe.

Le prix d’un « homidé » comme vous et moi ? Chacun d’entre nous représente la création dans son ensemble et est façonné à l »image et la ressemblance » de l’Eternel… (Sanhédrin 4,5).

La Genizah du Caire indique que le prix habituel d’un prisonnier est de 33 1/3 dinars (en or) et précise qu’il faut d’abord racheter les femmes (Horayot 3,7), encore que certains suggèrent de protéger les hommes d’assauts contre-nature et de les racheter en premier.

En ce 19e jour du comput de l’Omer, après la Sortie d’Egypte, veille du jour de l’indépendance d’Israël et dans ce temps pascal des Chrétiens, que voit-on ? L’avilissement honteux de l’homme ignorant l’homme, le vendant pour périr dans des eaux qui, autrefois s’étaient ouvertes comme des entrailles libératrices ou pour sanctifier la création et la renouveler.

On ne peut oublier le rachat de Gilad Shalit, on sait peu combien l’Agence Juive a racheté de personnes dans les pays communistes au cours des décennies passées.

L’example de Avital Sharansky, parcourant le monde pendant une dizaine d’années pour libérer son mari aujourd’hui à la tête de l’Agence Juive, est aussi un modèle de l’appel à la solidarité humanitaire la plus élémentaire, sans doute la plus coûteuse.

Nous avons le privilège historique d’être les témoins oculaires sinon les artisans de l’indépendance de l’Etat d’Israël.

Il a bien été question d’un rachat, d’abord de l’acquisition de terres au premier temps du mouvement sioniste.

Cette dimension est particulièrement présente cette année sabbatique 5775-תשע »ה dont les lettres hébraïques font le lien avec le fait d' »agir = t’asseh/תעשה » par-delà le temps du repos. Certains ont même confié la terre à des fermiers arabes, ce qui constitue aussi un « acte de foi » et la reconnaissance d’autrui.

En hébreu, « indépendance = atsma’out\עצמאות », signifie que l’on attteint sa propre identité, sa propre « mesure ou densité humaine », sa cohérence en soi.

C’est surtout très concret : « etsem\עצם = os » et ce squelette osseux est comme une charpente où chaque membre véhicule la vie et construit un être unique.

L’hébreu considère que les consonnes sont ces « os » instrumentalisés  et vivifiés par des voyelles ou « âmes (neshamot\נשמות) » qui clarifient le sens des mots et de l’existence. Le renouveau et surtout le rapide redéploiement de la langue hébraïque a introduit, dans notre génération, le signe que l’indépendance est basée sur le rachat et le rassemblement des exilés.

« Qu’ils dansent les os que Tu broyas\תגלנה עצמות דכית » (Psaume 51, 10).

Il n’est donc pas fortuit qu’au jour du Souvenir, veille du Yom HaAtsma’out, on lise les mots de la vision prophétique d’Ezékiel (ch. 37) : « Fils d’homme, ces ossements vivront-ils ? »… Tu leur diras : « Ossements desséchés, écoutez la parole de l’Eternel. Ainsi par le Seigneur l’Eternel à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit et vous vivrez. (…) Viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts et qu’ils vivent. (…) Voici que j’ouvre vos tombeaux ; je vais vous faire remonter de vos tombeaux, mon peuple, et vous ramènerai sur le sol d’Israël. (…) J’ai parlé et j’agis, parole de l’Eternel ».

Bon mangal, pique-nique barbecue et quiz biblique, Israël !