6 juin 1666 : les Juifs du mellah de Fès ouvrent la ville à Moulay Rachid
Au printemps 1666, Fès tient depuis des mois contre un prince venu du Tafilalet, et chaque maison a reçu l’ordre d’acheter un fusil. Dans la nuit du 6 juin, des hommes du mellah s’approchent d’une porte de Fès Jdid pendant que les sentinelles regardent ailleurs. Un captif français, Germain Mouette, qui a passé onze ans au Maroc, a raconté la scène en 1683, et les chroniqueurs du Royaume l’ont confirmée. Ce que Moulay Rachid a promis aux gens du mellah tient en deux clauses, et ce qu’il leur a envoyé deux ans plus tard a changé le visage du quartier pour toujours.
Taza, 1664 : un trésor et une légende
La dynastie qui règne sur le Maroc a une légende de naissance, et cette légende est juive. Elle raconte qu’un seigneur juif de Taza, Aharon Ibn Mechaal, régnait sur la place forte qui commande la route de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Algérie, humiliait ses sujets musulmans et exigeait chaque année une jeune fille. Un jeune chérif du Tafilalet, Rachid, se serait déguisé en fille, aurait tué le tyran, pris son trésor et fondé un royaume. Robert Assaraf, qui a passé sa vie dans les archives juives du Maroc, range ce récit parmi les contes des Mille et Une Nuits.
Les chroniques marocaines racontent autre chose, et c’est moins joli. En 1664, Moulay Rachid, qui a trente-trois ans et sert un cheikh de la région de Taza, se fait ouvrir sous prétexte de visite officielle une citadelle que les textes appellent Dar Ibn Mechaal, dans le pays des Beni Snassen. Il s’en empare, la pille, distribue une partie du butin à ses hommes et équipe une armée avec le reste. Quelques mois plus tard, la veuve du maître des lieux vient à Oujda demander la liberté de son fils. Moulay Rachid accepte, contre l’emplacement du trésor caché de son mari. C’est avec cet argent qu’il paie et nourrit les soldats qui vont lui donner le Maroc.
La première caisse de la dynastie alaouite est donc une caisse juive, prise par la force. Il faut tenir ce fait en tête pour comprendre ce qui se passe deux ans plus tard devant une porte de Fès.
Fès, août 1665 : onze mois devant les murs
Fès, en 1665, n’est pas une ville, c’est trois camps. La vieille ville, Fès el-Bali, obéit à ses oulémas et à ses notables. La ville royale, Fès Jdid, avec le palais, est tenue par un caïd, Abdallah el-Doraïdi, qui s’est proclamé maître sans que personne au-delà des remparts le reconnaisse. Entre les deux, contre le palais, le mellah, le quartier juif le plus ancien du Maroc, fondé en 1438.
Pour les Juifs de Fès, les vingt années qui précèdent ont été noires. En 1646, la zaouïa de Dila, la confrérie qui règne alors sur le Moyen Atlas et sur la ville, a fait fermer toutes les synagogues et apposer les scellés. La Chronique de Fès, tenue par les rabbins Serero, note ce dimanche-là : « les ennemis pénétrèrent dans notre temple, souillèrent notre sanctuaire, détruisirent notre synagogue. » Depuis, le caïd el-Doraïdi taxe le mellah sans mesure et fait piller ce qui en sort.
Moulay Rachid a déjà essayé la force. En août 1665, il met le siège devant Fès. Onze mois de succès et de revers, puis il lève le camp pour aller soumettre le Rif central, où un chef fait du commerce avec les Français contre son interdiction. Il bat les A’aras en mars 1666, ramène leur chef enchaîné à Taza, et revient devant Fès en mai 1666. Chaque maison de la ville a reçu l’ordre d’acheter un fusil, des chevaux et des armes. Le caïd el-Doraïdi résiste à l’assaut, et Moulay Rachid comprend qu’il ne prendra pas Fès Jdid de front.
La promesse
Alors il se tourne vers le mellah. Le récit le plus détaillé est celui de Germain Mouette, un Français capturé en mer en 1670 et resté onze ans esclave au Maroc, qui a publié à Paris, en 1683, une histoire des conquêtes de « Mouley Archy », le roi de Tafilet. Mouette écrit que Moulay Rachid promet aux Juifs de Fès la paix et la levée de la jizya, l’impôt qui pèse sur eux comme protégés, et qu’en échange ils acceptent de lui ouvrir l’accès à la ville. Une date est fixée.
Le 6 juin 1666, le jour convenu, Moulay Rachid lance ses hommes dans une embuscade contre les défenseurs, près des murs du mellah. Pendant que les sentinelles courent de ce côté, les Juifs ouvrent la porte. Moulay Rachid entre, prend la première enceinte, et brise la seconde porte à la hache. L’effet de surprise fait le reste : Fès Jdid tombe dans la nuit. L’Encyclopaedia Judaica résume d’une phrase ce que les chroniques juives ont retenu : Moulay Rachid « entra dans la ville par le mellah, où les Juifs lui permirent de passer la nuit ».
Le caïd el-Doraïdi s’enfuit. Cent cavaliers le rattrapent. Moulay Rachid veut savoir où est caché son trésor ; le caïd se tait, et il est torturé plusieurs jours. Le lendemain, le siège reprend devant Fès el-Bali. Les chefs de la vieille ville s’échappent l’un après l’autre, les habitants, abandonnés, se rendent et prêtent serment. Les fuyards sont repris, gardés une semaine, exécutés avec quelques partisans.
Puis vient le moment que le Maroc retient. Les oulémas et les habitants de Fès donnent à Moulay Rachid la bay’a, le serment d’allégeance : il devient sultan du Maroc, le premier de la dynastie. L’historien al-Ifrani écrit que « la cérémonie terminée, il accorda des sommes considérables aux oulémas et les couvrit de présents », et qu’il se fit aimer de toute la population. La dynastie alaouite est née cette semaine-là, à Fès, et elle est entrée dans la ville par la porte des Juifs.
Ce que le mellah a obtenu
La paix promise, le mellah l’a eue. Sur la jizya, les chroniques marocaines ne disent rien, et je ne vais pas écrire ce que Mouette est le seul à affirmer. Mais le geste de 1668 est documenté. Cette année-là, Moulay Rachid détruit la zaouïa de Dila, celle qui avait fermé les synagogues de Fès vingt-deux ans plus tôt. Il rase le bâtiment et envoie tous ses habitants à Fès. Parmi eux, la riche communauté juive de Dila : mille trois cents familles, transférées avec tous leurs biens dans le mellah de Fès. Le quartier change de visage en une saison. Il perd son caractère espagnol, hérité des expulsés de 1492, et il devient plus prospère qu’il ne l’avait été depuis un siècle.
Quatre ans plus tard, le 9 avril 1672, Moulay Rachid meurt à Marrakech d’une chute de cheval. Il a quarante et un ans. Son frère Moulay Ismaïl lui succède, et c’est sous lui que les Juifs de Fès et de Meknès deviennent les banquiers, les ambassadeurs et les naguids du Royaume. L’histoire de Joseph Maïmaran, qui prête à Moulay Ismaïl l’argent de sa proclamation, en est le premier chapitre. Elle commence là où celle-ci s’arrête.
Ma lecture
La dynastie alaouite a deux récits de naissance, et les deux passent par les Juifs. Le premier, la légende de Taza, est raconté partout parce qu’il flatte : un chérif qui délivre des musulmans d’un tyran juif. Le second, la porte du 6 juin 1666, est raconté beaucoup moins parce qu’il oblige : une dynastie qui doit sa capitale à des gens du mellah.
Le vrai Moulay Rachid n’a pas choisi entre les deux. Il a pris un trésor juif à Taza et une porte juive à Fès, parce que les deux étaient là, et qu’il voulait régner. Mais il a tiré de cette porte une leçon que ses successeurs n’ont jamais oubliée : le mellah est un levier d’État, et on le garde près du palais. À Fès, à Meknès, à Marrakech, le quartier juif est contre les murs du sultan, jamais en périphérie. Le musée de la culture juive qui ouvre dans le mellah de Fès, dont Sa Majesté le Roi a lancé les travaux le 15 avril 2019, est construit à quelques centaines de mètres de la porte de 1666.
C’est de cette porte que je suis fier. Pas d’une légende.
Ce que cette histoire ne permet pas de dire
Germain Mouette écrit pour un public français du XVIIe siècle et n’était pas à Fès en 1666 : il rapporte ce qu’on lui a raconté. La promesse de lever la jizya n’apparaît que chez lui. La date du 6 juin vient des chroniqueurs marocains al-Zayyani et al-Nasiri, lus dans les traductions du XIXe siècle. Aucune source juive contemporaine de la nuit elle-même ne m’est connue : la Chronique de Fès des Serero s’arrête en 1651. Il n’y a pas eu de « pacte » signé entre le sultan et la communauté, seulement une promesse, une porte, et un transfert de population deux ans plus tard.

