L’automne arrive, lentement… il se précise dans tout le Proche-Orient et donc aussi en Israël comme dans le monde entier. Saison de pluies attendues. L’année juive 5776 vient de commencer dans un climat mouvant, fait de violences plus apparentes, de vide informel au temps de l’intériorité du Kippour – des jours qui, cette année, prendraient volontiers des allures d’incertitudes et de tohu-bohu turbulent sur tous les continents.

Nous traversons un temps de « tirage au sort » – telle est bien la vocation spirituelle née de ce Croissant Fertile : « pour\פור » (Megillah 7b) désigne le destin inattendu et comme joué par le sort en langue persane. Il est si semblable au « Kippour/כפור » qui hésite entre retournement, pivotement mental et physique, bifurcation ou repriorisation comme disent les sociologues. Tout cela prend forme en une réponse positive que l’être humain peut mettre en mots pour les partager aux autres, proches, lointains, amicaux ou hostiles.

Bref un chemin ténu, étroit, fragile ou, au contraire, une route qui s’ouvrirait avec certitude ou confiance. Pardonner ? Se réconcilier ? Avec qui et dans quel but, quel en serait l’avantage ? C’est là que nos conditions de vie paraissent souvent aléatoires et susurrent des interrogations prudentes sur les raisons de notre présence, de notre venue au monde et de notre disparition. Ce sont des jours où chacun voudrait comprendre les motifs qui l’ont conduit à appartenir, de manière singulière et inexplicable, à telle génération plutôt qu’à une autre.

« Comme un tirage au sort » – « ke-pourim/כ-פורים », le parallèle est connu sinon qu’elle entrelace deux traditions linguistiques et culturelles, la persane et la sumérienne, dont le cycle annuel suscite une recherche, une remise en cause lancinante, d’un projet que nous voudrions comprendre et trop souvent s’approprier.

Une chose est claire : nul n’échappe à cette précarité de l’existence qui confie, à un corps en mutation, la tâche inouïe d’héberger une âme vivante capable de parler et de discerner les choses de la vie.

La linguistique nous montre combien des êtres dénués de toute forme de langage exprimé par les sons ou les dessins, à cause d’une maladie ou d’un handicap congénital, sont pourtant habités par une pensée cohérente.

L’exemple récent d’un jeune bar-mitzva ne pouvant s’exprimer que par les clignements d’un seul oeil vient confirmer combien le destin peut être insolite et hors normes par la diversité de ce qui nous rassemble. Je visite depuis plus de quarante ans les hôpitaux et les services de pointe de neurologie, à la rencontre d’une incroyable diversité humaine dans un contexte tout aussi stupéfiant. Il y va du prix singulier et incalculable d’une conscience qui s’ébauche, se développe par des millions de connexions faites de flux chimiques et d’expressions immatérielles.

Le printemps suggère un pardon en forme de réunion d’un peuple juif en survie auquel se joignent, avec crainte, des habitants qui reconnaissent la force de la survie hébraïque.

Les jours d’automne sont des heures et des heures de crainte ou d’introspection. Ces jours-là mettent l’accent sur un pardon en évolution: « Kippour/כפור » est tissé d’un retour repentant et pénitentiel vers le Créateur sans que l’on puisse vraiment remonter le temps passé, ni même le restaurer ou le réparer. C’est d’autant plus ambigu à notre époque où le film, la voix, l’image, les enregistrements et donc des millions de documents traités existent sans pouvoir ranimer une vie que l’on sait dépassée. Le Maître de l’Univers propose d’avancer, d’aller de l’avant sur la terre des vivants. Cette affaire est tellement invraisemblable, toujours innovante, délicate et saccadée, impitoyable et pleine d’émotions.

L’automne propose un autre volet de la rédemption : le Prophète Jonas a été stupéfait de voir les habitants de Ninive se convertir à la foi vivante comme si les païens pourraient plus aisément reconnaître le temps où Dieu vient les visiter. Il faut être franc : Dieu ne pardonne pas souvent dans la Bible hébraïque.

Adam et Eve sauvent leur peau et un peu de leur âme au prix d’une distance prise avec le Roi céleste que l’Orient chrétien reconnait comme Consolateur. Caïn reçoit un signe qui le protège, mais il est moins question d’un pardon que d’un laissez-passer qui évitera au premier homme survivant de se faire tuer.

Les ancêtres (Avot/אבות) ont eu la fâcheuse tendance de s’abriter derrière leurs épouses pour éviter les dangers de la vie nomade et tribale (Sarah, Rebecca). La teshouvah convie à donner une réponse positive, faite dans un esprit d’amour, transfigure l’attitude grégaire de l’être humain. D’où le paradoxe qui permet de transformer des péchés avérés en des mérites inexplicables comme l’affirma Resh Lakish, bandit de haut vol, baal teshouvah\בעל תשובה exemplaire, repenti et réorienté vers le droit chemin (Yoma 86b).

Il suffit de bien lire la Loi Ecrite pour en être (r)assuré : tous les personnages y sont des pécheurs ce qui, par ailleurs, s’affirme clairement dans les généalogies contrastées de Jésus de Nazareth en Saints Matthieu et Luc qui égrènent uniquement les noms de personnages bibliques (Matthieu 1, 1-25 & Luc 3, 23-38).

Il faut bien du temps et des générations pour que la conscience atteigne une maturité qui, chaque fois, ne fait qu’introduire à plus d’interrogations et de perspicacité. Le véritable pardon n’apparaît, en fait, qu’avec Joseph, vendu par ses frères, laissé pour mort, trahi et qui sauve toute la petite tribu enferrée entre jalousie et « marchandizing » familial sans compter les angoisses de Jacob, leur père, devenu Israël.

Au jour de Pourim, le Nom divin est absent du texte hébreu, comme en éclipse, ce qui tourmente nos esprits d’après-Shoah. Il a pourtant sauvé Son règne par la métamorphose radicale d’individus versatiles et effrayés. Au jour de Yom Kippour, les fidèles sont appelés à parler à Dieu et non à disserter sur Son existence ou Ses desseins. Cette approche est beaucoup plus ardue.

Pourim et Yom Kippour obligent à s’interroger sur le sens et l’issue de nos existences personnelles et collectives. Ces jours festifs s’adressent à toute la race humaine, à l’ensemble du genre humain ce qu’expriment le Rouleau d’Esther et le Livre de Jonas puisque les Ninivites païens se sont immédiatement tournés vers le Saint Nom. Il serait justement opportun de prendre en compte cet aspect d’universalité alors que nous coupons à loisir les cheveux des uns pour faire valoir nos couvre-chefs identitaires et futiles.

Le ridicule tue rarement et la vraie question de ce temps de 21 jours qui s’étend de Rosh HaShana à la Hoshana-Rabbah (fin de la fête des Tentes) est de s’interroger sur la manière dont nous sommes prêts à vivre le temps qui nous est proposé sans perdre le sens commun.

Certains sont hantés par des Dybboukim/דיבוקים popularisés par les récits populaires et volontiers crédules de la culture européenne de l’Est.

C’est ce qu’exprime Shloyme Zandvel Rappaport alias Semyon Akimovitch Ansky (1863-1920) « Au jour du Grand Pardon, le Grand-Prêtre entrait dans le Saint des Saints à Jérusalem et y prononçait le mot le plus saint, le Nom Divin. Maintenant qu’il n’y a plus de Temple, tout lieu vers lequel un être lève les yeux au ciel devient le Saint des Saints. Tout être humain est alors créé par l’Eternel et devient semblable au Grand-Prêtre. Chaque jour vécu par tout homme devient un Jour de Grand Pardon. Les mots qu’il prononce proviennent alors du lieu le plus intime du Nom Divin. »

Ne serait-ce pas trop « théâtral » ? Franchement ! La pensée russe et yiddish s’exprime dans des climats peu enclins à privilégier la liberté d’action. Elle préfère l’univers de la pensée faite de rêves qui incitent cependant à prendre au sérieux des mots inspirés ou puisés dans la tradition orale.

Certes, Ansky vivait dans un milieu où le judaïsme traditionnel se conjuguait au christianisme oriental byzantin par une exclusion subtile faite d’attirance-répulsion selon le mot de Franz Kafka (« strach-touha » en tchèque). Le propos se trouve aussi dans les Pirkei de Rabbi Nathan et dans les paroles de Paul de Tarse parlant de l’expérience chrétienne : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de l’Eternel demeure en vous ? Si quelqu’un souille le temple divin, Dieu le détruira, car le temple de Dieu est saint et vous êtes le temple. » (1 Corinthiens 3, 16-17).

Ainsi, chacun est un habitacle inspiré et semblable au Créateur… comme si les sacrifices étaient en sursis ou en attente pluriséculaire. Le Temple est apparemment détruit et reste pourtant indestructible pour la mémoire, invisible et toujours présent dans la Parole Divine. Il modifie la nature et l’identité de tout être de chair, d’os et d’esprit. Au fond, tout bar mitzvah doit normalement être capable de connaître le service du Temple de Jérusalem comme si demain, après-demain, pour toujours ou jamais il devait être prêt à reprendre ce Service qui unit la vie d’En-Haut et d’Ici-bas.

Il est difficile de percevoir une telle réalité qui reste de l’ordre de l’Ineffable au milieu des jungles humaines. L’actualité nous le rappelle, invitant à dépasser le stade de réflexions ou d’opinions pontuelles.

Qui saura combien cela aura coûté aux pauvres animaux assassinés, entre les poulets du rituel apparemment grégaire de « Kapparot/כפרות = rite des pardons », le bouc émissaire antique qui était tiré au sort et envoyé pour racheter les péchés du peuple.

Qui pensera à la résilience muette des carpes farcies qui ont remonté le cours des rivières, avec la force insolente de nager à contre-courant comme pour remonter le temps, pour finir en mets épicés d’Ashkénazes en diaspora ? « Alors, on offrira des taureaux sur ton autel\אז יעלו על-מזבחך פרים », précise le verset tardif du psaume pénitentiel 51, lu au moment du coucher, à l’heure du soir lorsque l’on revoit les actions de la journée.

En attendant de procéder au rituel de purification de la vache rousse, le taureau offert par le Grand-Prêtre, une fois l’an, reste l’image du sacrifice de vie que le juif (comme le croyant monothéiste) accueille pour manifester la lumière dans un monde de violences.

Les Commandements noachiques interdisent d’arracher un membre à un animal vivant et exige qu’il y ait un tribunal dans chaque ville. Cette dernière exigence semble être la plus difficile à respecter comme le peuple juif en a fait la cruelle expérience en paysages monothéistes.

La décision du Synode présidée par Jacques, le premier évêque de la communauté chrétienne de Jérusalem – alors non-scindée du judaïsme – maintient l’obligation de respecter ces Commandements en omettant cependant deux préceptes de la tradition juive : le Décret ne mentionne pas l’interdiction d’arracher un membre à un animal vivant (pour le chrétien, Jésus est considéré comme l’agneau pascal) ni le devoir d’établir une cour de justice dans chaque ville (le jugement est réputé acquis par la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth) (Actes des Apôtres 15, 22-35).

Un jour de jeûne, c’est 25 heures d’abstinences alimentaires et sexuelles pour tous. Est-ce si terrible quand il s’agit de rendre visible la mesure par laquelle la conscience et l’âme s’apparentent à un abattable rituel.

Aujourd’hui, la substitution animale ne suffit pas, chacun est responsable de soi-même autant que des autres, tous les autres, parfois à son corps défendant.

Une situation bien particulière : le mot yiddish shekht’n/שחטען = abattre rituellement a enflé jusqu’à l’excès jusqu’à désigner des massacres odieux et inutiles. Pourtant, le yiddish exprime une autre forme de meurtres, auxquels nous assistons quotidiennement et qui marquent chacun d’entre nous d’une manière sournoise ou volontaire, inavouable : il s’agit de la mise à mort d’autrui par l’agression de son être, de son intégrité morale ou physique, d’une violence qui anéantit sans visiblement attenter à l’intégrité du corps.

Le judaïsme invite à réviser notre jugement, nos pensées et donc à avancer avec bonté dans le déploiement du temps. Une sorte de « tribunal » pour une justice qui s’aligne sur les treize Attributs de l’Amour divin, de miséricorde et de compassion qui ont rythmé les suppliques de pardon (seli’hot/סליחות) à la jonction de l’année nouvelle et des dix jours de pénitence avant Yom Kippour : « Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, de miséricorde et de vérité – qui fait grâce à mille générations, pardonne l’iniquité, la rebellion et le péché et absout (le coupable qui se repent) » (Shmot/Exode 34).

Tel est sans doute le sens du « Kol Nidrei/כל נדרי = tous les voeux », texte en araméen assez récent (9ème siècle). Ce texte est curieux puisque les voeux ont déjà été annulés dix jours auparavant au matin précédant l’entrée dans la Nouvelle année juive (Nedarim 23b). Qui saurait annuler des voeux pris au cours de l’année écoulée alors que l’important n’est pas le passé mais le temps à venir ? Un texte purement juridique qui ne fait pas vraiment partie du rite. Il n’est pas nécessaire de le dire ou de le cantiller à la synagogue – même avec pathos et l’âme tourmentée.

Le Kol Nidrei insiste comme une plainte montante, qui se fait plus légère puis plus forte sur un mouvement lancé au cap de l’an neuf et dont la décision ne sera connue qu’au jour des Hosha’not/הושענות, les suppliques pour que l’Eternel sauve Son peuple et donc aussi Son Règne dans un monde qu’Il a créé selon Sa volonté et non la nôtre (Qaddish).

Le Kol Nidrei renvoie traditionnellement à ce droit qui autorisait autrefois tout juif à intervenir dans la synagogue la veille de Kippour afin d’interpeller, d’adjurer et d’interrompre toute lecture de l’Ecriture en frappant au pupitre de la Béma. Tout membre d’une synagogue pouvait prendre l’assemblée à témoin, demander – voire exiger – la réparation d’un tort dont il se considérait avoir été victime.

Il y va du jugement, donc de la réconciliation, de propos dits et reçus en vue d’un pardon qui rend libre. C’est là le point essentiel. Une liberté que seule la foi monothéiste peut susciter comme une réalité sensible et non feinte dans une société de croyants, transformant un lieu de culte en une cour de justice. Il est alors question de l’unité du peuple, de l’Assemblée qui s’avance pour affirmer l’unicité de l’Eternel Un et singulier.

Tel est le sens de cette année qui suit une année sabbatique comme la sh’nat shmitah 5775\שנת שמיטה תשמע »ה qui vient de s’achever.

L’année nouvelle 5776 qui vient de commencer est la première du cycle de sept ans : à nouveau, la terre d’Israël peut être cultivée, les plantes, les fruits, les produits agricoles reprennent vie dans le pays. C’est une année « Haqèl/הקל », au sens qu’elle appelle à marquer plus encore cette unité viscérale d’un peuple qui s’étend aux limites de notre globe, sinon même bien plus loin comme les  progrès techniques semblent l’indiquer pour les générations à venir.

Il y a, à Jérusalem, des signes parfois étonnants de cette Providence inexplicable qui couvre d’un doux ombrage le temps et l’espace, apportant réconfort et compassion. Elle se dévoile  comme le jugement écrit dans un livre de vie… de notre vivant et de nos jours pour nous montrer pardon, réconciliation et cet inattendu si naturel du miracle.

Il a fallu du temps pour que le monde hassidique et ultra-religieux se rendent à l’Institut Mémorial de la Déportation de Yad VaShem (מכון יד-ושם) de Jérusalem, surtout à la veille des fêtes d’automne, lorsque l’on vient prier et demander pardon aux vivants comme aux générations d’un passé souvent tragique.

La mémoire anticipe que tout juif assassiné et laissé sans sépulture a désormais un nom et une stèle dans la colline de Jérusalem, c’est-à-dire un lieu de vie qui s’étendra dans l’histoire – jusqu’à la fin des générations (Yevamot 62b). Voilà qui rend caduque la parole du psaume : « Le vent passe (sur le champ) et disparaît et son lieu ne le connaîtra plus/כי רוח עברה-בו ואיננו ולא יכירו עוד מקומו » (Psaume 103, 16).

Il est fréquent que des cars de touristes ou de nouveaux immigrants, des personnes en recherche d’elles-mêmes ou de leurs familles arrivent en groupes compacts ou de manière isolée des pays de l’Est européen, de l’ex-Union Soviétique, mais aussi de tous les pays du monde. Au bout de 70 ans, la route a souvent été sinueuse. Il est saisissant de constater combien Jérusalem force presque à ce que tout prenne sens par-delà les disparités haineuses de siècles de brisures.

J’assiste souvent à des retrouvailles qui dépassent toutes les logiques ou intentions humaines, bien plus intenses que tous les scenarios imaginables. Des frères et des soeurs, des cousins, des parents qui se retrouvent soudain, au tournant d’une voie dans cet espace de mémoire, alors qu’ils s’apprêtaient à consulter la liste des membres disparus de leurs familles au « Temple des Noms/היכל השמות ». Les médias israéliens et étrangers se plaisent à décrire ces retrouvailles dans une société qui semble faite pour la réunion des familles, des exilés, des êtres de toutes races et de  toute langue.

Ce sont ces rencontres inespérées, en dehors de toute programmation possible, sans fil conducteur visible. Elles tissent pour encore quelques frêles années ce jugement favorable et la bénédiction de la vie. Des special guests – comme les compagnons vivants et jamais oubliés. Ils se joignent aux  hôtes invisibles qui sont présents dans les cabanes de branchages à la fête Soukkot/סוכות.

Bonne fête des Tentes, חג סוכות שמח