C’était un jeudi soir, le 24 février 1966, dans la bibliothèque de l’Institut International d’Etudes Hébraïques, au 20 rue Servandoni à Paris 6ème.

Un jeune homme de 24 ans et 3 mois se voyait remettre le diplôme de rabbin des mains d’une des plus prestigieuses voix du judaïsme libéral du XXème siècle, le rabbin Solomon B. Freehof, alors président de l’Union Mondiale du Judaïsme Progressif.

Ce jeune homme venait de terminer le cycle de six ans d’études rabbiniques de cet Institut, dont une passée à Jérusalem, et de présenter son mémoire final portant sur la traduction en français du commentaire de Rashi au Cantique des Cantiques. Dans la petite salle comble, se trouvaient ses deux parents, Samuel et Estréa, ainsi qu’une partie de sa famille. Ce jeune homme, c’était moi.

Cinquante ans ont passé : une carrière. La plupart des personnes présentes ce jour-là s’en sont allées ; mes parents d’abord, le rabbin Freehof, le rabbin André Zaoui, le rabbin David Berdah, Lilly Scherr, Suzy Daniel, Colette Kessler, Emile Kaçmann, Jean Michaud, Lucien Cattan et tant d’autres, professeurs et condisciples, Ayala, Albert, Nissim, Denise.

La liste n’est hélas pas exhaustive. Je tiens à les nommer car ils ont été présents depuis le début et m’ont influencé à un titre ou un autre.

On pourrait penser que j’ai été immédiatement plongé dans le bain communautaire, armé de mon seul diplôme. Eh bien non ! Dès le 1er mars suivant, je prenais le train pour Verdun/Meuse où m’attendait le 164ème RI pour 18 mois de service national. Je précise Verdun/Meuse, car j’ai bien failli rater ce premier rendez-vous avec l’armée française du fait qu’à ma connaissance, il ne pouvait y avoir qu’une seule ville portant le nom de Verdun.

Donc, encore un peu marqué par mes cours de Talmud, je me suis mis en quête de ce Verdun/Meuse qui n’apparaissait sur aucun guide, aucune carte. Finalement je me suis résolu à prendre un billet pour Verdun l’Unique, et c’était la bonne ! Dire que mon arrivée là-bas m’a enthousiasmé serait très largement exagéré. Je me suis retrouvé avec un groupe de jeunes gens sursitaires comme moi, mais qui avaient fait des études très différentes du rabbinat : instituteurs, professeurs, recherche scientifique, etc. Il y avait même deux futurs énarques.

Les semaines suivantes (très froides en cet hiver) consistèrent en un entraînement physique intensif mené avec zèle par un brave adjudant-chef dont le niveau intellectuel était compensé par un certain sadisme vis-à-vis de ces jeunes hommes qui n’avaient combattu ni en Indochine, ni en Algérie, et qui d’ici peu lui seraient supérieurs en grade. Bref, je ne vais pas vous raconter ici mon service militaire. Vous devez être rassasiés de récits sur la bataille de Verdun dont, en ces premiers jours de mon diplôme de rabbin, on célébrait le cinquantenaire sous la présidence du général De Gaulle.

De retour à la vie civile, je fus affecté par l’Union Libérale Israélite dans sa communauté de Vigneux (Essonne) composée à 90% de « rapatriés » d’Afrique du Nord, principalement d’Algérie. Si l’on peut imaginer un bon exemple de ce qu’est le « choc des civilisations », je dirais volontiers que ce fut ce premier poste de ma carrière. J’étais en effet propulsé dans une communauté qui n’avait de libérale que l’inscription sur la plaque d’entrée de ce très joli pavillon en meulière à deux pas du lac.

Pour le reste, les chefs de famille exerçaient des métiers de petits fonctionnaires (postes, prison, police, gendarmerie, armée) qui avaient donc retrouvé des emplois identiques en région parisienne. « Mes » Juifs de Vigneux (et alentours : Montgeron, Draveil, Valenton, Villeneuve St. Georges, Evry, Corbeil…) étaient tous plus gentils les uns que les autres, chaleureux, humains, aux petits soins pour le jeune couple que je venais de fonder avec Paule, puis pour notre premier enfant, Gabriel. Pour le reste, il y avait un abîme entre leur conception du judaïsme et celle que j’avais toujours vécue comme enfant, puis jeune adulte à Copernic, la maison-mère.

D’un côté, un judaïsme très séfarade, façon Afrique du Nord, avec de multiples traditions liturgiques, éducatives, culinaires ; de l’autre un judaïsme façonné par des années d’études très rationnelles et basées sur les principes de la Réforme allemande, mâtiné de la fréquentation d’un milieu judéo-alsacien, fonds de commerce essentiel des membres de l’ULI.

Tout cela a fait que ma fougue de jeune rabbin s’est heurtée de plein front à un passé nostalgique entretenu avec ferveur par cette communauté de Vigneux qui n’avait rien demandé, mais tout obtenu, avec, en prime, un jeune rabbin indomptable. Malgré cela, mes deux années là-bas ne m’ont laissé que des bons souvenirs parce que, encore une fois, les gens y étaient bons, humains, chaleureux, et que j’ai quand même essayé de leur expliquer le pourquoi de certaines superstitions qu’ils véhiculaient innocemment depuis des générations, tandis qu’eux m’ont transmis une approche inédite du judaïsme.

En 1969, le rabbin Zaoui fit son alyah définitive (il avait déjà passé deux ans à Jérusalem en 1962-63 où il avait créé la communauté Har-El). C’est donc aux côtés du rabbin Nissim Gabbay et de M. Emile Kaçmann que je fis mon retour à Copernic après la parenthèse de Verdun et de Vigneux. J’y retrouvai bien sûr aussi Colette Kessler, directrice passionnée et fervente du Talmud-Torah. Monsieur Kaçmann et elle, qui m’avaient connu enfant, me firent tout de suite la place de rabbin qui serait désormais la mienne.

Avec eux, nous formions un trio uni et efficace (le rabbin Gabbay a abandonné ses fonctions en 1970) empreint, de mon côté, de beaucoup d’admiration, et du leur d’affection. C’est en tant que responsable spirituel de l’ULI que j’ai vraiment découvert l’ampleur, la diversité, l’exigence du métier de rabbin. Jusque-là, j’en avais un peu l’image donnée par cette définition humoristique : le rabbin est quelqu’un d’invisible durant six jours de la semaine et d’incompréhensible le septième !

Je compris rapidement tout ce qu’on attendait de moi. Les tâches se succédaient, variées, dans la même journée. Exemple type : le matin de bonne heure, un office de tefilines, puis quelques rendez-vous avant un saut à une brit-mila à l’heure du déjeuner, suivie d’autres rendez-vous, d’un cours de judaïsme à des adultes, parfois encore à 21h une réunion du Conseil d’administration ou de la commission religieuse. Mais ça pouvait être une visite à l’hôpital, ou à une famille endeuillée, un enterrement, un cours dans une classe de bné-mitsva, un office pour les enfants.

Et puis, il y avait les mariages qui avaient la fâcheuse habitude de se passer le dimanche. Je peux dire qu’à l’époque, j’ai marié (excusez l’expression) à tour de bras. Je pense que jusqu’en 1977, j’ai dû en célébrer pas loin d’un millier. Il y avait des semaines « de pointe ». Certains dimanches, il m’est arrivé d’en avoir jusqu’à sept ou huit, et même onze !! C’est au point que notre fils David a demandé un jour à sa Maman : qu’en est-ce qu’on va voir toutes les femmes avec qui Papa se marie le dimanche ?

Heureusement, il y avait, outre la joie de partager le bonheur de toutes ces familles, celui d’officier aux côtés d’Emile Kaçmann, ancien déporté d’une bonne humeur toujours égale et dont la voix merveilleuse m’enchantait.

Ces années « coperniciennes » ont été très riches, très formatrices et ne m’ont laissé que des bons souvenirs. Il faut dire que quelques autres personnes que je n’ai pas encore nommées y ont contribué : M. Marcel Greilsammer, le président si bon, si calme et consensuel ; Simone Trotsky, la secrétaire principale, une grande dame très dévouée au rabbin Zaoui, puis à son jeune successeur ; Elie et Odette Molho, les gardiens exemplaires, qui n’avaient pas d’enfants, mais nous considéraient tous comme de leur famille.

C’est M. Molho qui m’a initié à l’usage de l’offset, instrument aujourd’hui oublié, pour tirer mes sermons dont, maintenant, je scanne les pages jaunies pour vous les restituer dans mes envois hebdomadaires, d’où les dates improbables des années 60 et 70, et le ton parfois naïf du jeune homme d’alors.

Les « années Copernic » ont aussi été celles du début de mon engagement aux côtés de Beate et Serge Klarsfeld, de celui pour la libération des Juifs d’URSS. Ces engagements ne m’ont pas attiré que des sympathies au sein d’une communauté bourgeoise et bien-pensante. Le successeur de M. Greilsammer les a dénoncés en même temps qu’il critiquait le judaïsme libéral. Si bien que les années 1973-77 ont été difficiles pour beaucoup d’entre nous et ont abouti à la rupture d’avec l’ULI et la création du MJLF, le 2 juin 1977.

Nouvelle page dans l’histoire de mon rabbinat. Avec Roger Benarrosh et Colette Kessler, nous avons tiré les conséquences d’une crise douloureuse de quatre ans et, avec une trentaine de familles seulement, avons décidé de créer la première communauté libérale depuis 1907 (si l’on excepte Vigneux dont j’ai déjà dit ce qu’il fallait en penser sur le plan libéral).

C’est Roger qui en a trouvé le nom. Dans son intitulé : Mouvement Juif Libéral de France, il y avait l’expression de plusieurs volontés. L’Union devenait Mouvement ; Israélite devenait Juif ; Libéral passait derrière Juif.

Tout cela nous semblait davantage aller dans la direction que nous entendions donner à cette communauté naissante. De fait, enfin libérés des contraintes qui nous avaient été imposées les dernières années, notre trio fondateur put exposer un judaïsme libéral à la fois cohérent, courageux, fier et responsable.

Le MJLF prit rapidement sa place dans le paysage communautaire français et se développa de façon asymptotique. Sur mes 50 ans de rabbinat, j’en ai consacré 32 à la communauté que j’ai créée en 1977.

Mon sacerdoce y a été à la fois plus facile et plus dur qu’il n’avait été à l’ULI. Plus facile parce que, comme je l’ai déjà dit, j’avais les coudées franches. Je n’avais pas à craindre des remarques assassines de mon président sur les tenants et aboutissants du judaïsme libéral. C’est très naturellement que nous avons mis en place la lecture de la Torah par les jeunes filles lors de leur bat-mitsva. J’ai pu également faire participer progressivement le public au chant lors des offices, si bien que – hormis les grandes fêtes – nous n’avons pas fait appel à des choristes ni à un hazane.

J’ai pu composer un nouveau siddour ainsi qu’un premier mahzor de Rosh-Hashana et Kippour, mettre en place la revue Tenou’a qui a été durant de longues années une revue contenant à la fois des articles de fond et le reflet de la vie communautaire, instaurer des réunions inter-confessionnelles incluant aussi les Musulmans, instituer la lecture ininterrompue de 24 heures des noms des déportés juifs de France pour Yom Hashoah. Pour toutes ces choses et bien d’autres encore, mon rabbinat a été sans entraves. Il a bénéficié du soutien et de l’aide de tous.

En quoi donc a-t-il été plus dur ? En ce qu’il a comporté de plus en plus de responsabilités et de conflits à gérer. En effet, en se développant, notre communauté a pu voir apparaître en son sein des courants spécifiques portés par des personnes qui n’étaient pas toujours prêtes à composer. Ce qui aurait pu/dû n’être que l’expression d’un pluralisme s’est parfois mué en contradictions internes qui ont amené certains à sortir du MJLF pour aller fonder d’autres communautés.

Ces scissions qui, en soi, pouvaient n’avoir rien que de naturel, sont devenues des sources de désaccord, et en cela, j’ai ressenti la difficulté d’unifier une communauté. – Mais, encore une fois, ces années ont été celles d’une maturation, d’un engagement passionné dans les rapports humains. A plusieurs reprises, j’ai pu dire que si je devais tout recommencer, je m’engagerais à nouveau dans le rabbinat dont il me semble qu’il m’a permis d’aider les autres à résoudre leurs problèmes, d’approfondir mon étude et mon enseignement, d’ouvrir le judaïsme sur la cité.

Et depuis 2009, date de ma retraite, j’ai continué d’être rabbin, non plus d’une communauté, mais de ceux qui m’ont approché en tant que tel. J’ai continué d’enseigner, d’accompagner des personnes dans divers moments de leur vie, de réfléchir et d’écrire. L’âge venant, je connais quelques soucis de santé dont je me réjouis qu’ils n’affectent pas mon activité cérébrale. J’ai traversé une très grosse épreuve qui laisse des traces indélébiles et que je n’ai pu surmonter qu’avec l’aide de ma famille proche et de mes meilleurs amis. Cette épreuve m’a été d’autant plus douloureuse qu’elle m’a été infligée par des personnes qui m’étaient chères.

Je ne crois pas à la phrase de Nietzsche qui affirme : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Certes je vis encore, mais je suis beaucoup moins fort qu’auparavant. J’ai perdu ma confiance dans beaucoup de personnes et ne l’accorde plus que très parcimonieusement. Heureusement, j’ai mon épouse, mes enfants et mes six chers petits-enfants, ainsi que certains membres de ma famille.

Aujourd’hui donc, 24 février 2016, je suis rabbin depuis 50 ans, un demi-siècle. Je me suis ouvert auprès de vous de quelques souvenirs épars. Je m’aperçois qu’il me faudrait m’atteler à un livre, mais pour quoi, à l’intention de qui ? Peut-être aurai-je quelques réponses de la part de mon lectorat fidèle ? C’est à vous de le dire, et surtout de me préciser en combien de tomes ?

Bien amicalement à vous tous que j’ai croisés au cours de ces cinquante dernières années.

Rabbin Daniel Farhi.