Les 43 refuzniks de l’Unité 8 200 ont secoué la société israélienne sans parvenir à la déstabiliser. Mais le plus révélateur dans cette affaire n’est-il pas sa puissance médiatique et le fait qu’elle s’est retrouvée en quelques heures en une des journaux du monde entier?

Ceux par qui le scandale arrive

Ils sont juste 43. Et pourtant, ils sont parvenus en quelques jours à secouer la classe politique israélienne, à faire sortir l’état-major militaire de sa réserve, à perturber jusqu’au programme de la conférence du Premier ministre sur la cyber-sécurité et même – suprême exploit – à mobiliser l’attention des médias internationaux qui, entre deux décapitations de Daesh, leur ont consacré leurs unes.

Ceux par qui le scandale arrive sont des refuzniks israéliens : 33 soldats et 10 officiers de réserve de la prestigieuse Unité de renseignement 8 200 qui ont annoncé jeudi dernier dans une lettre adressée au Premier ministre et au chef d’état-major que désormais, ils refusent de servir l’armée. Ils appellent d’autres soldats à les imiter pour ne plus participer aux « abus », disent-ils, commis contre les Palestiniens.

On ne connait pas leur nom, ni leur visages, mais on les a vus partout. Radio, télévision, journaux du monde entier, les 43 refuzniks ont multiplié les interventions pour témoigner, toujours sous couvert d’anonymat, sur leur projet nourri de longue date de ne plus être utilisés comme des armes de l’occupation israélienne.

Et de citer les exactions dont ils se seraient rendus coupables : flicage des Palestiniens, intrusions intolérables dans leur vie privée, collecte d’informations sensibles (avec un goût prononcé pour les soucis de santé et l’orientation sexuelle), chantage sur les personnes, intimidations des familles, jusqu’aux éliminations physiques avec possibles dégâts collatéraux…

Bref, à croire l’un d’entre eux, l’Unité 8 200, fleuron de la technologie israélienne et vivier à start-up, ne met pas seulement en pratique les plus glaçants scénarios de Big Brother ; ce qui se passe en Cisjordanie ressemble à l’Argentine du temps de la dictature militaire. Pour un autre, ses méthodes sont semblables à celles de la Stasi, la police secrète est-allemande, décrites dans le film « La Vie des autres ».

L’Unité 8 200, unité d’« élite, sûre d’elle-même et dominatrice » ?

Il n’en fallait pas plus pour faire réagir les habituels pourfendeurs de la politique israélienne : « Mutinerie dans la Stasi israélienne », a titré Gideon Levy dans Haaretz, en saluant un geste « courageux » et salutaire.

D’autres, plus ou moins sincères dans leur engagement pro-palestinien mais tout autant critiques à l’égard d’Israël, lui ont rapidement emboîté le pas. Et dans le monde entier, l’Unité 8 200 est soudainement apparue comme un nouveau symbole de l’occupation israélienne.

Il faut dire qu’avec ses airs de forteresse intouchable, temple de l’excellence scientifique et du génie militaire, celle qui fait la fierté des Israéliens a tout pour plaire aux détracteurs du « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », comme disait de Gaulle. Qu’on la dépeigne plus dominatrice encore devrait les ravir.

Sauf que l’Unité 8 200 n’est pas celle que l’on décrit.

Le ministre de la Défense Moshe Ya’Alon lui a rendu un vibrant hommage samedi soir sur sa page Facebook : « Je connais bien l’Unité 8 200 depuis que je suis devenu le chef d’Aman [les renseignements militaires] et j’ai pu voir la portée immense de sa contribution pour la sécurité des Israéliens. Les soldats et les officiers de l’Unité font un sacré travail, jour et nuit, et ils le font incroyablement bien, avec une créativité exceptionnelle et un grand dévouement.»

Cette lettre des 43 refuzniks n’est qu’une tentative « stupide et indécente de délégitimer Israël et les soldats de Tsahal », concluait-il tandis que le porte-parole de l’armée promettait, cette fois sur la page Facebook de Tsahal, des sanctions sévères contre les mutins.

De son côté, Benjamin Netanyahou a remercié au nom des citoyens israéliens les membres de l’Unité 8 200 : « Continuez votre important travail pour la sécurité d’Israël » a-t-il écrit sur son compte Facebook.

Même le chef de l’opposition, le travailliste Isaac Herzog, s’est fendu d’un message sur Facebook : « L’Unité et ses activités sont essentielles, non seulement en temps de guerre mais aussi, en temps de paix », écrit celui qui a fait son service militaire… dans les rangs de l’Unité 8 200.

Le plus surprenant est sans doute le message de celle à laquelle Herzog a succédé : la députée travailliste Shelly Yachimovich. S’adressant directement aux 43 Refuzniks sur Facebook, elle clame haut et fort que l’Unité 8 200 ne peut être considérée comme une unité d’élite qui la mettrait hors d’atteinte dans Tsahal ou dans la société, ni comme une unité sûre d’elle-même au point de ne pas questionner la valeur morale de ses engagements.

Et certainement pas comme une Unité dominatrice : « La comparaison faite avec l’oppression intrusive des régimes totalitaires est absurde et hors de propos. L’objectif [de l’Unité 8200] n’est pas de pénétrer dans les pensées de civils innocents, mais de faire la prévention du terrorisme et d’empêcher de voir assassiner des innocents. Vous voulez vous opposer à l’occupation ? Vous croyez en deux Etats pour deux peuples ? Luttez. Dans l’arène politique. Pas dans le corps de l’armée israélienne. »

La puissance médiatique du discours anti-occupation

Cette levée de boucliers, à droite comme à gauche, témoigne de l’extraordinaire cohésion de la nation israélienne autour de son armée.

Elle s’est d’ailleurs illustrée récemment pendant l’Opération contre le Hamas à Gaza, durant laquelle aucune voix dissidente ne s’était fait entendre.

On ne peut s’empêcher cependant d’y voir aussi une faiblesse.

Car comment expliquer autrement que militaires et politiques israéliens aient besoin d’expliquer que, non, vraiment, la dictature des militaires en Argentine avec ses milices et ses escadrons, ses vols de la mort où les opposants politiques étaient largués vivants par-dessus bord, ses 15 000 fusillés et ses 30 000 « desaparecidos », n’a rien à voir avec la situation en Cisjordanie.

Comment comprendre que tous s’élèvent en chœur pour condamner la lettre outrancière de 43 refuzniks (dont une poignée à peine sont des réservistes actifs), au risque de lui donner plus d’écho qu’elle n’aurait dû avoir ?

Faiblesse conjoncturelle, sans doute : impossible de se payer le luxe de laisser passer une critique – la plus excessive soit-elle – au moment où l’enquête sur de présumés « crimes de guerre » commis par Tsahal à Gaza annonce l’une des plus difficiles batailles judiciaires, politiques et diplomatiques pour Israël.

Mais il est une faiblesse intrinsèque, plus grande encore pour Israël, qui est celle de la force prodigieuse du discours anti-occupation.

De façon éclairante, l’affaire des 43 refuzniks aura moins permis de mesurer l’étendue du débat en Israël – les faits rapportés dans ladite lettre étant trop excessifs pour mériter débat – que la portée prise en quelques heures par l’affaire dans les médias du monde entier. De ce point de vue, la question de l’occupation est bien une bombe médiatique, et elle le restera tant que durera le statu quo.

Frédérique Schillo