Quand des éminences du Vatican encensent et honorent un Juif, en l’occurrence, Gary Krupp, créateur de la fondation Pave The Way – devenu célèbre précisément pour sa « croisade » (le mot n’est pas trop fort) en faveur de Pie XII –, il ne faut pas s’étonner que l’intéressé, se sente pousser des ailes au point d’oser écrire [1] :

« Il y a probablement trois millions de juifs qui sont en vie aujourd’hui grâce à l’intervention directe, mais secrète [de Pie XII]. »

Oui, vous avez bien lu : TROIS MILLIONS !

C’est, entre autres, pour discréditer ce genre de propos irresponsables, que j’ai soumis, en 2011, au Cerf, éditeur catholique bien connu le manuscrit d’un livre intitulé L’apologie qui nuit à l’Église. Si mon travail a été accepté, c’est qu’il s’appuie, pour l’essentiel, sur une documentation solide et fiable. En témoigne, entre autres, cette appréciation d’un critique littéraire respecté, Marc Riglet [2] :

…comment ne pas être sensible, avec [l’auteur], à ce qu’il peut y avoir d’indécent dans l’entreprise de « révision hagiographique de l’attitude de Pie XII envers les Juifs » ? Elle s’explique dans le projet, bien avancé, de béatifier ce pontife et culmine même, chez certains, dans la proposition de conférer à Pie XII la qualité de « Juste des Nations » […]. Menahem Macina reprend toutes les pièces du dossier. Ses conclusions sont sévères mais justes. Pie XII, tout attaché à la défense de son Église, a manqué, vis-à-vis des Juifs, de la troisième vertu théologale : la charité. Ce serait la force de l’Église catholique que de le reconnaître et de s’en tenir là une fois pour toutes. »

Au cours de mon enquête, ce qui m’a le plus heurté, outre l’étrange et incroyable zèle du Juif américain Gary L. Krupp – qu’un journaliste du New York Times décrit comme « un colossal admirateur du Pape du temps de guerre : un chevalier blanc juif » [3] –, ce n’est pas le caractère ridicule, voire délirant des dithyrambes émis par certains thuriféraires de l’Église et du pape du temps de guerre, mais le fait que jusqu’à aujourd’hui, les autorités vaticanes fassent fond sur eux et sur leurs auteurs, tant les aveugle leur désir de justifier par tous les moyens l’institution et ses pontifes. Il n’est que de consulter le curriculum médiatique de l’un d’entre eux, Gary Krupp, évoqué plus haut, pour constater avec atterrement les honneurs dont il est couvert par les organes du Saint-Siège [4].

La réalité historique a été tout autre, faut-il le rappeler ? Témoin ces propos amers de Mgr Radonski (1883-1951), évêque de Wladislava (Pologne), qui, de son exil à Londres écrit, à l’automne 1942:

« Je suis triste en voyant les âmes des fidèles abandonnées par le Vicaire du Christ […] Ils disent : les églises sont profanées, des centaines de prêtres sont tués ou emprisonnés, des jeunes religieuses sont exposées aux passions de brigands dépravés, le peuple est privé de nourriture et le pape se tait comme si rien de ses brebis ne l’intéresse […] Les Allemands proclament que tout se fait avec l’approbation du pape et comme aucun démenti ne survient, des hommes simples commencent à croire que celui qui se tait consent […] [5]»

Et encore :

« Quand de tels crimes sont commis, le silence inexplicable du Maître suprême de l’Église devient, pour ceux qui en ignorent la raison, une cause de ruine spirituelle [6]. »

De cette attente frustrée témoignent deux textes inoubliables. Celui du philosophe agnostique Albert Camus, d’abord [7]:

J’ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables, qu’une grande voix s’élevât à Rome. Moi, incroyant ? Justement. Car je savais que l’esprit se perdrait s’il ne poussait pas devant la force le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s’est élevée. Mais je vous jure que des millions d’hommes avec moi ne l’avons pas entendue et qu’il y avait alors dans tous les cœurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n’a pas cessé de s’étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient. On m’a expliqué depuis que la condamnation avait bel et bien été portée. Mais qu’elle l’avait été dans le langage des encycliques qui n’est point clair. La condamnation avait été portée et elle n’avait pas été comprise ! Qui ne sentirait ici où est la vraie condamnation et qui ne verrait que cet exemple apporte en lui-même un des éléments de la réponse, peut-être la réponse tout entière que vous me demandez ? Ce que le monde attend des chrétiens est que les chrétiens parlent, à haute et claire voix, et qu’ils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute, ne puisse se lever dans le cœur de l’homme le plus simple. C’est qu’ils sortent de l’abstraction et qu’ils se mettent en face de la figure ensanglantée qu’a prise l’histoire d’aujourd’hui. Le rassemblement dont nous avons besoin est un rassemblement d’hommes décidés à parler clair et à payer de leur personne.

Et voici le témoignage brûlant du catholique François Mauriac [8] :

Mais ce bréviaire a été écrit pour nous aussi Français, dont l’antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d’horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part – pour nous surtout, catholiques français, qui devons certes à l’héroïsme et à la charité de tant d’évêques, de prêtres et de religieux à l’égard des Juifs traqués, d’avoir sauvé notre honneur, mais qui n’avons pas eu la consolation d’entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables « frères du Seigneur ». Au vénérable cardinal Suhard qui a d’ailleurs tant fait dans l’ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l’occupation : « Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs! » […], il leva les bras au ciel : nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié et quelles qu’aient été les raisons de leur silence.

Les faits et les textes indiscutables, sont à la disposition de qui veut savoir. Aucun déni, aucune révision apologétique de l’histoire ne triompheront de la vérité.

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[1]After personally flying to France to interview Msgr. Giovanni Ferrofino and to London to interview Sir Martin Gilbert and many others, we were convinced that we were 100% correct in our assessment of Pacelli’s secret actions to save more Jews than all of the world’s political and religious leaders of the period combined. There are perhaps 3 million Jews who are alive today because of his secret but direct intervention”, cité d’après Pope Pius XII and World War II. The Documented Truth. A compilation of International Evidence Revealing the Wartime Acts of the Vatican. Compiled and edited by Gary L. Krupp, 2010, p. 8. La même assertion figure également dans de multiples documents qui fleurissent sur le Web, avec la variante suivante de la première phrase: “After personally conducting video interviews (which can all be viewed with original documents on our website) », qui figure sur le document pdf en ligne intitulé « Internet and Print Media Coverage 2010- », p. 219.

[2] Sous le titre « Pièces à charge », dans la revue LIRE, de juillet-août 2012, n° 407, Page 46 (voir couverture).

[3] Paul Vitello, « Wartime Pope Has a Huge Fan: A Jewish Knight », NYT, 7 March 2010 (voir ma traduction française) ; Menahem Macina, « Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, Juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? »

[4] Voir « Gary Krupp couvert d’honneurs par le Vatican », page Web reprise du site de Pave the Way, traduite par mes soins.

[5] Cité d’après Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 110-111.

[6] D’après Papeleux, op. cit., p. 122.

[7] Extrait d’un exposé fait par le philosophe au couvent des dominicains de Latour-Maubourg en 1948, édité dans Albert Camus, Actuelles. Chroniques (1944-1948), Paris, Gallimard, 1950, p. 211 s.

[8] Dans sa préface à l’ouvrage de Léon Poliakov, Le Bréviaire de la haine, Calmann-Lévy, 1951 et 1969, cité ici d’après la version au format poche des éditions Complexe, Série Histoire, n° 31, Bruxelles, 1985.