La résolution 181 des Nations unies (sur le partage de la Palestine mandataire en un Etat juif et un Etat arabe) a été accueillie dans le Yishouv et dans le monde juif en général comme un événement miraculeux, célébré dans la liesse populaire et une joie quasi-messianique, même si ce sentiment n’était pas unanimement partagé.

Aux yeux de beaucoup en effet, le “partage” était synonyme de renonciation à de larges parties d’Eretz-Israël, ce qui équivalait à leurs yeux à une trahison. Paradoxalement, les partisans de l’intégrité territoriale étaient répartis de tous les côtés de l’échiquier politique, et pas seulement à droite, comme on l’a souvent oublié depuis.

La décision de partage de la Palestine de l’ONU vue par le Rav Joseph Dov Soloveichik

Dans le texte qu’on lira ci-dessous, le rav J. D. Soloveichik, descendant d’une lignée de rabbins lituaniens qui a vécu aux Etats-Unis, développe une analyse originale de la résolution 181 et des événements ultérieurs qui ont présidé à la création de l’Etat d’Israël, qu’il décrit comme un événement “presque surnaturel” et comme la manifestation évidente de l’intervention divine dans l’histoire.

Ce texte intitulé “Une voix mon ami frappe” (Kol Dodi dofek), est celui d’un discours en hébreu prononcé pour le huitième anniversaire de l’indépendance d’Israël. La traduction française est due au regretté professeur Benno Gross.

Joseph Soloveichik (1903-1993)

A partir d’une réflexion sur la question de la souffrance (“une des énigmes les plus complexes qui a préoccupé le judaïsme dès l’aube de son existence”), le rav Soloveichik développe sa conception bien particulière de l’existence-mission, opposée à l’existence-destin.

Il entame ensuite une variation sur le thème des “occasions manquées”, brodant sur le Cantique des Cantiques dont il livre une interprétation originale et riche de sens.

Par-delà son intérêt exégétique et poétique, ce texte est aussi une réflexion sur la responsabilité des Juifs à l’égard d’Israël et sur les conséquences tragiques de l’attitude du judaïsme américain envers Israël et de son manque d’identification avec le projet sioniste, thème toujours actuel. P. L.

« SIX COUPS »

Il y a huit ans, en pleine nuit hallucinante, remplie des cris de Maïdaneck, Treblinka et Buchenwald, dans la nuit des chambres à gaz et des fours crématoires ; dans la nuit où Dieu détournait obstinément sa face, dans la nuit du règne du Satan sans doute, et de la conversion qui désirait attirer l’amante de sa maison vers l’église chrétienne ; dans la nuit des recherches incessantes à la poursuite de l’amant, – en cette nuit même, l’amant apparut.

Dieu, retiré sous un dais caché au regard, apparut soudain et se mit à frapper à la porte de la tente de l’amante isolée et malade, qui se tordait sur son lit et se débattait dans les souffrances de l’enfer. A la suite des coups frappés à la porte de l’amante endeuillée, naquit l’Etat d’Israël !

Combien de fois l’amant frappa-t-il à la porte de son amie ? Il me semble que nous pouvons dénombrer au moins six coups.

Premièrement, le coup frappé par l’amant se fit entendre dans la lutte politique. Personne ne niera que, du point de vue des relations internationales, l’établissement de l’Etat d’Israël fut, au regard de la politique, un événement presque surnaturel.

L’URSS et les pays occidentaux ensemble, appuyèrent l’idée de la création de l’Etat d’Israël, qui fut peut-être la seule proposition au sujet de laquelle l’est et l’ouest s’accordèrent. J’ai tendance à croire que l’Organisation des Nations Unies fut créée spécialement pour ce but – afin de remplir la mission qui lui fut dictée par la Providence.

Il me semble que l’on ne peut indiquer aucun autre résultat concret de la part de l’ONU. Nos Sages étaient déjà d’avis que “la pluie” tombait “en faveur d’un seul individu” (Taanit 9a) et pour un seul brin d’herbe.

Je ne sais pas qui les représentants de la presse aperçurent avec leurs yeux de chair à la tribune présidentielle lors de cette assemblée décisive, au cours de laquelle fut décidé l’établissement de l’Etat d’Israël, mais celui qui observait alors avec attention avec les yeux de l’esprit, apercevait le véritable président qui arbitrait les débats, – c’était l’ami. Il frappa de son marteau sur le pupitre…

Une seconde fois, le coup de l’ami se fit entendre sur le champ de bataille. La petite armée de défense d’Israël vainquit les puissantes armées des pays arabes. Le miracle “nombreux ils furent livrés dans la main d’un petit nombre” s’est réalisé sous nos yeux.

Et une grande merveille encore se produisit en cette heure. L’Eternel endurcit le coeur d’Ismaël et lui conseilla d’ouvrir le combat contre l’Etat d’Israël. SI les Arabes n’avaient pas déclaré la guerre à Israël et avaient accepté le plan de partage, l’Etat d’Israël serait resté sans Jérusalem, sans une grande partie de la Galilée et une partie du Néguev”…

(Extraits de “Une voix mon ami frappe”, in Joseph D. Soloveichik, Le croyant solitaire, traduction et préface de Benjamin Gross, éditions de l’Organisation sioniste mondiale).