Le film d’Arcady, 24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi est sorti en France le 30 avril dernier. Nous autres, Israéliens, ne l’avons pas encore vus. Mais, point en reste, nous avons suivi la polémique Caron, puis les efforts de certains acteurs de la communauté française afin de maintenir le film en salles en dépit d’un nombre d’entrées décevant.

Aller voir le film, y convier ses amis, voire acheter des places à perte, a été présenté en ligne comme une mobilisation communautaire impérative.Or, ces efforts interrogent.

Ne nous y trompons pas, l’initiative citoyenne, plutôt que l’inertie, est toujours bienvenue. C’est toujours avec un étonnement teinté d’émotion que l’on découvre que certains événements historiques ont commencé par une simple mobilisation, une action parfois des plus modestes d’un petit groupe de personnes, voire d’un individu isolé. Dans le cas du film, s’il s’avérait qu’il marche malgré tout – ce qui, en ce dimanche 11 mai, ne semble pas être le cas – il sera émouvant de penser que quelques éléments engagés auront réussi à renverser la tendance et à imposer un drame français au budget moyen dans la guerre sans merci que se livrent la vingtaine de films distribués chaque semaine.

Reste néanmoins un certain malaise. 24 jours a été présenté comme un manifeste contre l’antisémitisme par son réalisateur, Alexandre Arcady, le même argument étant employé par ceux qui souhaitent le maintenir en circuit coûte que coûte. La qualité du long-métrage, elle, a fait débat. Et c’est là que le bât blesse. Car les seules occasions pour la communauté juive française de se faire entendre en tant que telle relèvent de la lutte contre l’antisémitisme. Et c’est en son nom uniquement que la communauté se mobilise.

Contre, contre, contre

Avant la polémique Caron, il y a eu le clash entre Emilie Frêche, scénariste de 24 jours, et Sophie de Menthon sur le plateau de i-Télé, en mars dernier. Cette dernière s’était opposée à un rassemblement contre l’antisémitisme, organisé à Paris à l’appel de Crif. « On en a assez fait », avait lancé la chroniqueuse en référence aux efforts du gouvernement pour faire interdire le spectacle de Dieudonné en début d’année, jugeant la manifestation « de trop ».

Ce que de Menton exprimait là a évidemment suscité l’indignation. Mais le sentiment mérite qu’on s’y arrête. Dans l’esprit du public, à chaque fois que la communauté se manifeste, c’est « contre » quelque chose. Contre l’antisémitisme, contre Dieudonné, contre les meurtres de Toulouse, contre l’assassinat d’Ilan Halimi, contre le reportage de France 2 dans Un oeil sur la planète, contre l’antisionisme… Contre, contre, contre.

De là à se faire une image d’une communauté vindicative et dressée sur ses ergots, il n’y a qu’un pas – vite franchi par certains. Et s’il est clair que les circonstances terribles et de plus en plus graves de ces dernières années rendent nécessaires ces manifestations, le problème est en réalité plus profond et touche directement à l’identité contemporaine du judaïsme français.

Il se trouve qu’en France, la laïcité républicaine, si chèrement obtenue, est devenue synonyme d’une réduction au silence.Toute expression d’une appartenance religieuse ou ethnique est évacuée de la sphère publique et confinée, non sans un certain degré de violence, à l’espace privé. Lorsqu’un signe est trop criant pour être ignoré –  pratiques religieuses, idéologies à contre-courant, voire caractéristiques physiques ou vestimentaires – l’opinion publique fait mine de ne pas voir et se drape majestueusement dans le multiculturalisme.

Contrairement aux États-Unis – ou, à fortiori, à Israël – les idées ne sont jamais analysées à partir de l’identité de leurs auteurs. Il n’y a donc pas de littérature, science, cinéma, entreprises et autres mouvements politiques juifs en France. Il y a des acteurs, auteurs, scientifiques, élus et hommes d’affaires français d’origines juives… Il n’y a, avant tout, que des Français. Des Français élevés à l’école de la République, à l’identité inodore et incolore. Les rares aventures en dehors de ce chemin fermement tracé sont généralement le fait d’extrémistes avérés, contre lesquels sont aussitôt brandies les accusations de racisme et d’incitation à la haine.

Et la boucle est bouclée. Dans les médias, le mot « juif » n’apparaît qu’accolé aux termes « antisémitisme », « racisme » et « Shoah ». Un phénomène qui ne peut, à terme, que lasser et aliéner.

Réflexion de fond

Au-delà de ces questions d’images, si cruciales soient-elles, cette difficulté invite à plonger plus loin, vers une réflexion de fond sur la place de la communauté juive en France, à l’heure d’un alyah massive. Le judaïsme a-t-il un rôle à jouer dans la société française ?  Peut-il porter un message et des valeurs dont la communauté serait vecteur?  En tant que telle, la communauté peut-elle participer au débat d’idées, à la culture, à la dimension nationale ?

Face à la désagrégation identitaire française, force est de constater qu’il est peut-être déjà trop tard pour répondre à ces questions. Dos au mur, les Juifs de France n’ont cependant d’autre choix que de les poser. Car, masse silencieuse ou minorité luttant désespérément pour les dernières parcelles de terrain, cette communauté ressemble de plus en plus à une arrière-garde. Définie surtout par ce qu’elle n’est pas et ce qu’elle n’a pas encore fait : immigrer.