Sommes-nous vraiment humains ? La question semble évidente ou incongrue, voire à considérer avec modération. Les jours, les mois passent selon des computs variés, éventuellement contradictoires, mais le temps passe, fuit. Les années ne repassent pas encore.

Ce vendredi, voici les dates officiellement en usage en Israël selon les calendriers confessionnels auxquels nous nous référons : 15 Tevet 5777 – 13 janvier 2016/30 décembre 2017/7525 et 15 Rabi Akhîr 1438 de l’Hégire. Comme tout le monde s’inquiète pour les Chrétiens d’Orient, les Assyriens et Chaldéens sont au 15 Kanoon Treyana [mois de la Bonne Nouvelle] 6766.

C’est dire que 2017 est un passage quasi anecdotique, une règle internationalement admise, héritée du symbole d’un christianisme occidental, pour l’heure sécularisé, engoncé dans un néo-paganisme hésitant entre confusion, frilosité ou reconquête selon les différents lieux du globe.

La quête identitaire s’y manifeste avec fougue, comme un retour à des traditions perdues tandis que l’horloge incite à se propulser dans le temps. Les calendriers continuent d’exprimer nos références spirituelles, réelles ou chimériques.

2017 : nous avons quitté les dates tragiques du premier génocide proche-oriental au début de la Première Guerre mondiale. Certes, cela reste à vif pour les Assyriens, les Arméniens. Les Grecs du Pont-Euxin semblent plus discrets.

Pourtant, la démesure actuelle des leaders turcs en mal d’une Sublime Porte ottomane conduit, par ricochet les Grecs des petits îles du pourtour côtier turc à se souvenir, dans l’indigence actuelle, du danger pérenne d’un Islam qui fait courber l’échine.

2017 est dès lors une date-refuge qui rappelle aux nations coloniales leurs volontés de puissance. Il ne faut pas se gausser de la bonté chrétienne venant au secours d’un Proche-Orient vacillant : l’empire chrétien occidental fut un feu de paille qui embrassa des âmes affamées de nourriture en Europe, pillèrent les frères chrétiens d’Orient et se soumirent à un Islam local qui régnait déjà (Décret de Omar Ibn al Khattab de 637).

L’année commence par une tragi-comédie Trumpienne digne de Walt Disney et de Hollywood, à coups de gros sous dollarisés, de protectionnisme feint (à quoi peut bien servir le rapatriement de quelques unités industrielles sous la menace de représailles financières alors que le Bigdata Google, Facebook et donc nous tous continueront à largement approvisionner les fonds américains sous protection théorique). Une sécurité garantie par un mur entre la frontière hispano-américaine et le Mexique… construit aux frais des frontaliers mexicains…

L’année commence par une forme de Mussolinisme à la manière d’un Duce coincé entre Picsou et Goofy, une sorte de fantoche qui s’approche de sa présidence effective en expliquant combien il sera le dieu-même pourvoyeur de travail pour tous, à décharge, pour lui et les siens, de traficoter avec les Miss Monde en Russie grâce à la prudence qu’il instille sans cesse à ses collaborateurs sans qu’elle entre dans sa propre conscience.

On ne plaisante pas avec les bonne vieille recettes des Service de renseignements et l’Armée de la Fédération de Russie.

Quatre années se profilent comme un voyage retour d’un Titanic qui aurait trop hiberné. La Russie ! Comprend-t-on seulement son haut niveau de compétences, son savoir-faire, sa soif de reconnaissance, son savoir et surtout son expérience à sauver l’Europe sans une once de reconnaissance sur la durée ?

A la fin de cette semaine, le judaïsme passera, sur deux samedis, du Chabbat « Vayechi\ויחי – (Jacob) vécut (dix-sept ans dans le pays d’Egypte) » en Genèse 47, 28-50,26 au Shabbat « Shemot\שמות – (Voici les) Noms (des fils d’Israël venus en Egypte) » en Exode 1,1-6,1.

En hébreu, le texte insiste sur les noms des rescapés, mettant l’accent sur des personnes considérées comme historiques. Jacob a « vécu » et non habité en Egypte. Il y fut un être vivant, comme chacun de nous. Il a été « rassasié de jours » – sa vie fut pleine et chargée de sens, de cohérences, ce qui est aussi une gageure.

On peut y discerner bien plus encore : que Jacob vit encore et toujours, vivant comme le Temple fut vivant – il n’était pas seulement debout – et plein de ce rassasiement de jours qui indique une plénitude d’existence, de combats, de survie, de surcroît de temps auquel l’humanité participe à partir d’un territoire qui se bat contre une force qui dépasse ce que nous en percevrions.

Jacob et Joseph avaient exprimé le souhait d’être enterrés auprès de leurs pères, Abraham et Isaac, en la grotte de Makhpelah.

A première vue, il est beaucoup question de mort et de funérailles dans la portion biblique qui est lue sur toute la semaine, la dernière portion étant liée au Chabbat même. C’est d’autant plus étonnant que le mot indique le modus vivendi de Jacob et des siens.

En réalité, l’hébreu souligne un point d’origine, de passage, de retour, de rassemblement. La mémoire est vive, elle suscite, incite à la vie. La mémoire ne sert pas à se rappeler des points majeurs d’une histoire à jamais dépassée ou bien nostalgique.

La méprise est constante. L’hébreu et l’arabe ont des temps inachevés et achevés, des temps basiques du passé – plus élaborés en arabe – qui introduisent au futur et « sautent » par un temps court et actif sur le présent. Et la mémoire est tant actualisée que prospective.

Nous avons besoin, ces jours-ci, de densité et de profondeur. Trop souvent, la situation actuelle nous plonge dans une sorte de torpeur événementielle.

Nous manquons du sens de la durée et de l’élasticité d’une histoire à laquelle nous participons sans percevoir que nous y engageons notre responsabilité individuelle et collective. Chaque année, nous nous adressons des vœux répétés sur des décennies ou des périodes plus réduites.

Ces souhaits – bien évidemment de bonheur – croisent sans rencontrer la profondeur de temps « autres », qui mesurent la destinée, l’histoire et la continuité en exigeant de la perspicacité. Tiens, aujourd’hui même, un juif entre à la synagogue en 5777, en sort en 2017 pour croiser des musulmans dont l’année de l’Hégire est 1438.

Rare sont ceux qui lisent ce qui se passe dans un pays si marqué par l’intercalendaire en tenant compte de ce que chaque calendrier ou agenda suppose de la compréhension du temps qui s’est écoulé comme de celui qui est présent et s’ouvre de manière énigmatique.

Le dernier attentat de Jérusalem peut être lié à des soldats pour ce qu’ils sont – pourtant le 10 du mois de Tevet est le début de la destruction des murailles de Jérusalem par le babykonien Nabuchodonozor dont la chute annuelle est fixée au 17 du mois de Tammuz.

Il faut sans doute alors lire que cette date hébraïque a correspondu, cette année, à la mort du douzième Imam chiite Azkari dont le souvenir est vif en Iran et dans les communautés avoisinantes. C’est du simple bon sens…

Mais pendant ce temps, les Russes orthodoxes se demandaient le 7 janvier 2017 pourquoi ils fêtaient encore le 25 décembre 2016 qui, selon le calendrier julien n’avait pas encore atteint l’an neuf… ce sera la nuit prochaine du 13 au 14 janvier 2017…

L’anglais « time » (temps) vient du norrois « tima » qui veut aujourd’hui dire « heure » dans la plupart des langues scandinaves. En russe, « god/год » signifie « année », pourtant en ukrainien, serbe « godina/hodina-година » se rapporte à « une heure ».

En revanche, « chanah\שנה » (sana en arabe) désigne un « temps de changement, de mutation, d’évolution ». Il s’agit d’une portion de vie qui nous propulse vers des temps inédits par définition.

Ceci apparaît dans l’espérance considérée aujourd’hui comme une sorte de mirage utopique ou irréel, virtuel ; le futur se déploie dans un projet qui ne nous appartient pas et ne cesse de proposer de nouveaux systèmes. Entre la fécondation assistée, le clonage longue-durée programmé à notre guise, nous voulons maîtriser notre devenir, quitte alors à nous fier à notre descendance.

Il n’est peut-être pas fortuit que, malgré nos GPS, les blogs nous rappellent que l’humanité cherche à briser sa solitude par le moyen de connexions qui réévaluent l’appréciation de l’espace et du temps.

La nouveauté de notre temps est si puissante et déstabilisante que l’on parlera ici de perturbation mentale reconnue. Elle devient une tromperie politique ailleurs. Le monde cogite, « coupe & colle », perd de son savoir tout en abusant du copiage illégal, se durcit fréquemment sur des positions claniques.

Nous avons tous besoin de flexibilité, d’une souplesse à l’écoute et au partage. Facile à écrire, trop souvent masqué par la dictature du vide, il est aisé de s’affirmer paresseux et sûr de soi, rongeant les mots jusqu’à les réduire à des monosyllabes ineptes, arrogantes et informes.

Le dialogue est comme un souffle que l’on recherche en tentant de rallier les réseaux les plus adaptés à chacun : il faut des salves d’air frais.

Il y a des blogs exceptionnels en hébreu ; les jeunes soviétiques, nouveaux immigrants dès 1992, ont préféré la suavité chantante de consonnes et de voyelles longues et descriptives du russe aux lettres comptées de l’hébreu israélien.

La remarquable jeune blogueuse Natasha Mozgovaya-Shomron a ainsi percé dans le journalisme grâce à un blog vivant et audacieux. Elle est aujourd’hui chef du bureau de Haaretz à Washington. Et ils sont des milliers à avoir suivi ce chemin offert par ces nouveaux outils.

Aujourd’hui, les blogs proposés dans les journaux sont le plus souvent aux mains de grands trusts de réseaux sociaux. La gratuité d’un blog que l’on ne paie pas rentabilise les rédactions par des publicités en galaxies – ce qui constitue l’actuel problème juridique et  mondial de la protection des droits, de la valeur des idées partagées en écrit électronique.

Certains médias l’ont parfaitement intégré, proposant ainsi de vrais dialogues par « hangouts » qui obligent les auteurs à répondre et partager vraiment sans se lancer en vain ou avec quelque vanité.

Les réseaux sociaux qui ont conduit à une forme de parole ouverte, voire de résistance ont été vendus non pour accroître la richesse de la pensée : la diffusion des idées passe désormais – surtout dans un pays novateur comme Israël et ses voisins, sans doute à cause des barrières visibles et mentales, virtuelles, fantasmées – par des canaux bien différent sur des sites de créativités par vidéos, films, podcasts, éditions virtuelles et publications sonores, extrêmement mobiles et d’emblée internationales.

Il ne suffit pas de fainiardiser en envoyant comme par circulaire des textes publiés ici et là, répétitifs, peu innovants, comme tant d’articles de la presse mondiale qui fuient la responsabilité d’assumer des faits porteurs d’histoire.

C’est une question de nourriture, en fait…

Dans la nuit du 13 au 14 janvier (= 1 de l’An neuf 2017 selon le calendrier julien), le Patriarche de Jérusalem bénira, au Saint Sépulcre, les « grandes pita’s » de l’An Neuf (Gr. « protochronia/πρωτοχρονια »). Il en donne une part à chacun pour une année d’un temps « initial ». Sans que cela ait de rapport avec le « vendredi 13 » de cette année grégorienne, quelques privilégiés auront la chance, gracieuse et signe de bénédiction, de trouver dans le grand pain une pièce d’or, un talent qui rappelle que chaque année nous est proposée pour grandir et bénir, faire croître et fructifier ce que nous sommes les uns pour les autres.

Le mot pita\פיתא vient de l’hébreu-araméen :  pat lekhem\פת לחם. Il s’agit d’un morceau de pain. Il redonna vigueur au prophète Elie atteint par le désespoir (1 Rois 17,6). Matin et soir, les corbeaux apportaient du pain et de la viande au prophète. En hébreu lekhem\לחם = pain, en arabe et araméen lakhma\לחמא = viande.

Au fond, il importe de savoir partager un repas. En hébreu, milkhamah/מלחמה = guerre est ce temps pendant lequel on ne sait plus partager le même repas, pain. Bethléem est Beit Lekhem\בית לחם = Maison du pain, du repas, de l’incarnation (chair), c’est surtout le lieu de la bonne nouvelle, de la joie, de l’annonce.

Nous vivons des temps difficiles, ardus où la conscience humaine doit combattre et vaincre l’absurde, ces 15 jours offrent aux croyants la possibilité de prier pour rompre les brisures de l’histoire.

Les martyrs des traditions monothéistes ne sont pas des fous qui courent à la mort. Ils sont les témoins de la vie et de l’unité du genre humain. Ils nourrissent la foi, non le désespoir. Dans le débat identitaire actuel, on penserait volontiers que la foi, le témoignage jusqu’à la mort correspondrait au suicide.

Car les sociétés poussent trop souvent les nantis comme les pauvres, les tribus anciennes comme les êtres isolés à la limite de ce qu’ils peuvent humainement supporter. Alors que l’espérance d’Abraham fut de nourrir au plus chaud du jour et d’accueillir chacun.

Elie fut sustenté par un corbeau. Jésus de Nazareth confia au repas la valeur inouï du banquet où chacun est reçu en tant qu’humain. De même pour nos chats et chiens vagabonds, voir nos loups ou les anciens lions de Judée.

Le danger de l’hédonisme et de l’individualisme, de la crainte d’autrui, de l’autre, va bientôt cesser de s’exprimer dans les termes que certains philosophes comme Emmanuel Levinas les ont décrits. L’être grégaire, issu de la culture ou de l’ignorance se rompt petit-à-petit comme un cerveau égaré. Il se détache comme la banquise de la tête du pôle.

Pour la première fois, le patriarche orthodoxe de Jérusalem, Théophilos, présentant les voeux de toutes les communautés chrétiennes au Président Reuven Rivlin, a évoqué la liberté d’expression et la qualité d’un état de droit qui existe en Israël. Ceci fut très peu remarqué, pratiquement tu sinon critiqué par les Eglises traditionnelles. Ces paroles ont du moins le mérite, dans des circonstances difficile dans le pays et au Proche-Orient, de reconnaître l’identité juive et la société israélienne. Un tournant, bref, mais qui reste isolé.

Nous sommes à un tournant – il est temps de nous ressaisir les uns avec et non contre les autres, lentement… Bonne année !.