Beaucoup d’observateurs ont été déçus et surpris en même temps par les propos de Dalil Boubakeur il y a une semaine, lors de la dernière « Rencontre des musulmans de France », organisée comme chaque année au Bourget par l’UOIF.

Déçus, parce que c’était la première fois que le Recteur de la Grande Mosquée de Paris, Président en titre du Conseil Français du Culte Musulman avant l’alternance prévue en juin prochain, se rendait à l’invitation d’une fédération cultuelle certes importante au sein du CFCM, mais idéologiquement opposée ; je ne ferai pas d’hypothèses ici sur les arrières pensées politiques – internes à l’Islam de France ou d’ordre national – qui ont motivé cette présence.

Mais les observateurs ont été surpris, surtout, par la demande de « doubler le nombres de mosquées en France en deux ans », ce qui correspondrait au chiffre faramineux de deux mille nouveaux édifices à bâtir en un délai record. Est-ce bien une demande légitime ? Est-ce réalisable ? Est-ce une priorité pour l’Islam de France ? Autant de questions que je vais essayer d’aborder, sans préjugés mais sans complaisance non plus.

1. Est-ce une demande légitime ?

On peut commencer, comme première approche, à comptabiliser les mosquées. Partons de ces chiffres : le Ministère de l’Intérieur dénombrait, en 2014, 2.052 lieux de culte musulmans en France métropolitaine, nombre qui aurait doublé en 20 ans. Dans cet article du Figaro qui date de 2011, on apprenait qu’en fait l’écrasante majorité de ces lieux de prière ne sont pas des vraies mosquées, puisqu’il n’y en avait à l’époque que 90, pour plus de 100 déjà en chantier selon le Président du CFCM de l’époque, Mohammed Moussaoui.

Sur cet autre lien, on trouvera également la liste détaillée des « vraies mosquées », en activité ou en projet.

Réclamer des édifices dignes de ce nom et qui ne soient pas des locaux de fortune comme des entrepôts désaffectés correspond donc bien à une demande acceptable, en termes de dignité des fidèles qui réclament un local décent.

Par ailleurs, « l’Islam des caves » inquiète à juste titre, puisque ces lieux de prières n’ont pas de vrai visibilité, ne sont pas pérennes, restent à la merci « d’Imams autoproclamés » et risquent ainsi d’être un foyer de propagande extrémiste, ce qui inquiète logiquement le public après la révélation d’un djihadisme « made in France ».

Ceci étant dit, il ne faut pas non plus se bercer d’illusions avec l’équation « vraie mosquée = Islam tranquille » : ainsi, l’Imam de la mosquée El Baraka de Lunel a t-il fait sensation, il y a quelques mois, en refusant de condamner les nombreux jeunes de sa commune partis faire le Djihad en Syrie.

Ceci dit également, s’agit-il de remplacer des locaux indignes ou de « doubler le nombres de mosquées » ? Les 2.000 constructions évoquées devraient plutôt remplacer en priorité les lieux de culte qui ne sont pas adaptés.

Ajoutons aussi un argument pour défendre cette nécessité de construire des mosquées, celui de la place. Selon les responsables musulmans, cités dans l’article du Figaro ci-dessus, en partant de l’estimation qu’un mètre carré est nécessaire par personne pour la prière et en considérant que, la surface totale actuelle avoisine les 300 000 mètres carrés, il manquerait bel et bien, dans l’hypothèse la plus basse concernant le nombre de pratiquants (500 000), près de la moitié de la surface nécessaire.

A noter que ce nombre de pratiquants correspond à environ un quart de musulmans adultes – et masculins – disant se rendre à la prière du vendredi, chiffre donné dans un sondage et qui semble raisonnable ; mais chiffre étonnant quand même dans la mesure où ce n’est pas un jour chômé et en pensant aux fidèles qui ne sont ni inactifs, ni âgés.

A noter aussi que dans le cadre des auditions de responsables ou anciens responsables du CFCM par la commission que j’anime au sein du CRIF, nous avons entendu aussi une fourchette assez large, comprise entre un demi million et un million de personnes venant à la prière hebdomadaire.

2. Est-ce réalisable en deux ans ?

La réponse est non, et définitivement non.

Tout d’abord aucun programme de construction d’édifices publics, qu’il s’agisse d’écoles, de centres culturels ou d’équipements sportifs, ne peut prévoir un planning aussi court pour autant d’unités.

Ensuite, et heureusement, nous sommes en France, État de Droit et – peut-être à l’excès – de règlements : une construction suppose un projet détaillé avec plans et documentation technique complète ; il faut un terrain et des autorisations de mise en chantier, respectant les normes de sécurité et d’environnement.

Ensuite également, il faut l’autorisation locale pour ces constructions, ce qui vu à la fois la réticence d’une partie du public et les positions ouvertement hostiles de beaucoup d’élus et politiques – du Front National par principe, d’une grande partie de la Droite par peur de perdre des électeurs, mais aussi de certains élus de Gauche revenus maintenant à une laïcité « fermée » – n’est absolument pas gagné d’avance.

Mais enfin et surtout il faut un financement, et là on fait face à une quadrature du cercle : la loi de 1905 interdit à l’État de financer des lieux de culte ; les fidèles musulmans parviennent tout juste à rémunérer, de façon bien modeste, des Imams qui présentent difficilement les qualifications requises, vu justement leurs conditions de travail ; les riches pays du Golfe comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar seraient disposés à financer ces mosquées, mais ce serait au risque d’imposer en retour leur version wahhabite et rétrograde de l’Islam dans notre pays, ou pire de favoriser l’emprise salafiste radicale sur les lieux de culte en France, emprise qui s’est développée en quelques années.

Reste au final la solution d’un « fond commun » qui serait alimenté en partie par des généreux donateurs français qui accepteraient de financer une « caisse commune » : une « Fondation des œuvres de l’Islam de France » a été créée en ce sens il y a une dizaine d’années, mais elle est restée une coquille presque vide malgré des tentatives récentes de relance ; on a aussi évoqué, mais jamais avec des réalisations pratiques, des financements par l’ensemble des fidèles sur un plan national, un peu selon le modèle du Consistoire avec cotisations obligatoires et taxes sur l’alimentation (cacherout pour les Juifs, hallal pour les Musulmans).

Mais on est encore loin du compte, les lieux de culte en activité ou en projet sont financés localement par les fidèles de la ville concernée ; et donc le projet de « 2 000 mosquées, tout de suite », reste un vœu … parfaitement pieux !

3. Est-ce une priorité pour l’Islam de France ?

On est en droit de trouver que c’est une façon de mettre la charrue avant les bœufs. Quelle est la priorité, en effet, des édifices plus ou moins imposants, ou la qualité du message diffusé et entendu ? Celui-ci dépend de la formation et des compétences des Imams qui vont à la fois mener les prières, faire les prêches du vendredi et, d’une manière plus générale, guider spirituellement les fidèles.

Les lacunes sont évidentes et reconnues par les différentes associations cultuelles musulmanes, avec en plus la pression des pouvoirs publics qui se réveillent enfin en réclamant des comptes au Conseil Français du Culte Musulman.

On se souvient, par exemple, des mots très durs de François Hollande qui avait dit lors de sa dernière conférence de presse : « cette instance n’a « pas la capacité suffisante de faire prévaloir un certain nombre de règles, de principes, partout sur le territoire ».

En réponse, la Fédération des Musulmans de France, représentative en majorité des originaires du Maroc, et la Grande Mosquée de Paris, proche de l’Algérie, ont répondu en proposant une formation urgente des Imams, avec double enseignement reçu à la fois dans ces deux pays du Maghreb, et en France même ; ce dernier enseignement doit comprendre en effet une formation strictement française, avec en particulier la connaissance de la langue, de la laïcité et de la société française.

Or, on en est en vérité au tout début du processus, car ne sont pas définies – toujours en raison des limites de la loi de 1905 – les conditions pratiques de cette formation, le seul territoire où un financement de l’État serait possible étant l’Alsace-Moselle, où le statut du Concordat existe toujours.

Surtout, et c’est l’élément le plus important, une vraie qualification sanctionnée par un diplôme reconnu apporterait une caution « nationale », bienvenue en une période de grande suspicion – suspicion douloureusement vécue par la grande majorité pacifique des Musulmans à qui on demande de se positionner, suite aux attentats ; mais état de l’opinion compréhensible aussi, alors que le Daesh et autres mouvances djihadistes poussent au crime sous toutes les latitudes.

En conclusion pour l’Islam de France, et quelque que soient les légitimes constructions de mosquées en cours ou en projet, le spirituel et la qualité des ses imams devraient plutôt avoir la priorité sur le matériel – nombre et taille des édifices religieux.