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1862 : l’école creuse un nouvel écart entre Juifs et musulmans du Maroc

Avant l’Alliance israélite universelle, Juifs et Musulmans étudiaient déjà séparément. Mais leurs écoles traditionnelles partageaient une logique profonde : transmettre un héritage religieux. Puis une école ouvre à Tétouan. Elle ne crée pas la différence entre les deux communautés. Elle en change progressivement la nature.

Imaginez le Maroc vers 1850.

Deux garçons vivent peut-être dans la même ville.

L’un est musulman.

L’autre est juif.

Chaque matin, ils partent apprendre.

Le premier rejoint le msid.

Le second l’école religieuse de sa communauté.

Ils ne lisent pas les mêmes textes. Ils ne prient pas de la même manière. Ils ne dépendent pas des mêmes autorités.

Pourtant, si vous pouviez pousser les portes de leurs salles d’étude, certaines scènes vous sembleraient étrangement proches.

Un maître.

Des enfants.

Un texte sacré.

La récitation.

La répétition.

La mémorisation.

Dans les deux mondes, apprendre signifie encore largement recevoir un héritage pour pouvoir le transmettre.

Puis arrive 1862.

À Tétouan, une école ouvre ses portes.

Sur le moment, cela pourrait sembler n’être qu’un établissement supplémentaire dans l’histoire déjà ancienne de l’enseignement marocain.

Pourtant, cette école va contribuer à faire apparaître, entre une partie des Juifs et des Musulmans du Maroc, une différence qui n’existait pas sous cette forme auparavant.

Pas une différence de religion.

Elle existait déjà.

Une différence dans l’avenir que l’école pouvait ouvrir à un enfant.

Quelques décennies plus tard, ses effets se verront dans les langues parlées, dans les métiers exercés, dans l’éducation des filles, dans les trajectoires familiales et jusque dans la manière de regarder le monde.

Qu’est-ce qui s’est passé à Tétouan en 1862 ?

Avant la rupture, deux systèmes beaucoup plus riches qu’on ne l’imagine

Pour comprendre ce qui change après 1862, il faut d’abord oublier deux caricatures.

La première consisterait à imaginer que l’enfant musulman se contentait de réciter mécaniquement quelques versets.

La seconde serait de croire que les Juifs marocains disposaient déjà d’un enseignement moderne comparable à celui que l’Alliance développera plus tard.

Les deux seraient fausses.

Dans les deux communautés, il existe avant l’Alliance de véritables systèmes de transmission, avec leurs institutions, leurs maîtres, leurs degrés d’apprentissage et leurs élites savantes.

Ils sont différents.

Mais ils sont loin d’être rudimentaires.

Le petit garçon musulman : du msid au monde savant

Pour de nombreux garçons musulmans, l’entrée dans l’apprentissage passe par le msid, ou école coranique.

L’enfant apprend progressivement à lire, à écrire et à mémoriser le Coran.

La louha, cette planche de bois sur laquelle on écrit puis efface les passages étudiés, fait partie de cet univers pédagogique.

Mais le msid n’est que le commencement.

Pour ceux qui poursuivent leurs études, l’horizon s’élargit considérablement.

Grammaire arabe, droit islamique, hadith, rhétorique, littérature, logique, calcul, astronomie ou poésie peuvent entrer dans les cursus les plus avancés.

Fès, Salé, Tétouan, Marrakech ou Taroudant possèdent leurs traditions intellectuelles, avec la Qarawiyyin au sommet de cet univers savant.

Ce système forme des fqihs, des oulémas, des cadis, des enseignants et des hommes capables d’occuper des fonctions religieuses, judiciaires ou administratives.

Il existe donc bien une hiérarchie du savoir musulman.

Simplement, elle reste principalement structurée autour de l’arabe savant, de la religion et des institutions traditionnelles.

De l’autre côté de la ville, le petit garçon juif

Chez les Juifs marocains, les textes changent.

La logique de transmission, elle, présente des ressemblances.

L’enfant peut fréquenter une slla, un heder ou une autre forme locale d’école religieuse.

Il apprend à lire l’hébreu, découvre les prières et entre progressivement dans les textes de sa tradition.

Pour certains garçons, l’étude se poursuit vers la Torah, le Talmud, la littérature rabbinique ou la yeshiva.

Là encore, il existe plusieurs degrés.

Tous les enfants ne deviennent évidemment pas rabbins, de la même manière que tous les enfants du msid ne deviennent pas oulémas.

Mais les communautés juives marocaines disposent de leurs propres élites intellectuelles : rabbins, juges religieux, talmudistes, auteurs et autorités juridiques.

Et dans certaines régions du Maroc, notamment dans l’intérieur et le Sud, cette organisation traditionnelle restera dominante bien après l’arrivée de l’Alliance dans les grandes villes.

La vraie ressemblance était donc ailleurs

Le garçon musulman apprend le Coran.

Le garçon juif apprend la Torah, les prières et les textes de sa tradition.

Les institutions diffèrent.

Les autorités diffèrent.

Les langues savantes diffèrent.

Les horizons religieux diffèrent.

Mais la fonction profonde de l’enseignement élémentaire se rejoint sur un point essentiel : faire d’un enfant l’héritier d’un monde.

L’école transmet une religion, mais aussi une manière d’appartenir à une communauté.

On y apprend des textes.

On y apprend des gestes.

On y apprend des références.

On y apprend ce que les générations précédentes considèrent comme digne d’être conservé.

Avant de préparer principalement à une profession, l’éducation prépare donc largement à la continuité d’un groupe.

Et les filles ?

C’est ici qu’une autre simplification doit être évitée.

Dire que les filles n’étaient pas éduquées avant l’école moderne serait faux.

Dans les familles juives, les femmes transmettent notamment les langues parlées, les rites domestiques, les chants, certaines pratiques religieuses et une importante culture orale.

Dans le monde musulman également, l’accès féminin à l’enseignement savant est beaucoup plus limité que celui des garçons, sans être absolument inexistant.

Ce qui manque surtout, avant la généralisation des modèles scolaires modernes, est une scolarisation féminine institutionnelle et organisée à grande échelle.

Et c’est précisément sur ce terrain que l’arrivée de l’Alliance va devenir importante.

1862 : Tétouan devient un laboratoire

L’Alliance israélite universelle a été fondée à Paris en 1860.

Deux ans plus tard, elle ouvre à Tétouan sa première école au Maroc.

Mais le détail le plus remarquable est encore plus fort : c’est la première école ouverte par l’Alliance dans l’ensemble de son réseau international.

Le Maroc n’est donc pas une périphérie tardivement atteinte par le projet.

Il se trouve à son commencement.

L’école de garçons ouvre officiellement en décembre 1862.

En juillet 1864, une école de filles est ouverte à son tour.

En seulement deux ans, quelque chose vient de changer dans l’histoire de l’éducation juive marocaine.

L’Alliance ne cherche pas simplement à remplacer un vieux maître par un maître mieux formé.

Elle introduit une autre définition de ce que l’école doit préparer.

L’enfant doit toujours connaître sa tradition.

Mais il doit aussi pouvoir entrer dans le monde qui se transforme autour de lui.

Et cette différence va devenir considérable.

Première rupture : le français

Le français prend une place importante dans le système de l’Alliance.

Pour une partie des jeunes Juifs marocains, cela signifie qu’avant même l’établissement du Protectorat français en 1912, l’école les familiarise déjà avec une langue appelée à acquérir une importance croissante dans le commerce, l’administration et les relations économiques avec l’Europe.

Ce détail peut sembler scolaire.

Il est en réalité social.

Car une langue n’est jamais seulement une langue.

Elle permet de lire certains documents.

D’écrire à certaines personnes.

De travailler avec certaines administrations.

De commercer avec certains partenaires.

De circuler dans certains réseaux.

Pendant ce temps, l’enseignement musulman traditionnel reste beaucoup plus largement centré sur l’arabe et les sciences religieuses.

Ce qui commence alors à apparaître n’est donc pas une différence d’intelligence ou de goût pour l’étude.

C’est une différence d’infrastructure scolaire.

Deuxième rupture : l’école ne transmet plus seulement le passé

L’Alliance ajoute progressivement des matières générales et des formations professionnelles.

La question posée à l’enfant change.

L’école traditionnelle demande principalement : quels savoirs dois-tu recevoir pour appartenir à ton monde ?

La nouvelle école ajoute : quelles compétences dois-tu posséder pour entrer dans le monde qui arrive ?

Ce glissement est immense.

Des apprentissages techniques et agricoles apparaissent.

Les possibilités professionnelles se diversifient.

L’école commence à devenir un instrument de mobilité sociale.

À la veille de la Première Guerre mondiale, le réseau marocain de l’Alliance compte déjà 19 écoles de garçons et 12 écoles de filles, accueillant plus de 5 000 élèves.

En un demi-siècle, ce qui avait commencé dans une école de Tétouan est devenu une véritable infrastructure éducative.

Troisième rupture : les filles entrent dans le réseau

Deux ans seulement après l’ouverture de l’école de garçons, Tétouan accueille une école de filles.

La différence est majeure.

L’éducation féminine ne repose plus seulement sur les transmissions familiales et communautaires.

Elle peut désormais passer par une institution scolaire organisée.

Les filles deviennent élèves.

Certaines deviennent ensuite enseignantes.

Une nouvelle chaîne de transmission apparaît.

Une enfant scolarisée peut devenir une femme instruite, éventuellement une institutrice, puis participer directement à l’éducation de la génération suivante.

L’impact ne s’arrête donc pas à celle qui franchit la porte de l’école.

Il entre dans la famille.

Et lorsque l’éducation d’une génération de femmes change, c’est une partie de la structure sociale qui commence à changer avec elle.

Mais le changement le plus puissant est peut-être invisible

Une école de Tétouan ne reste plus seulement une école de Tétouan.

Voilà probablement la différence la plus profonde introduite par l’Alliance.

Le msid dépend fortement de son environnement local.

Son fqih.

Sa mosquée.

Son quartier.

Sa ville.

L’école juive traditionnelle fonctionne elle aussi largement dans un cadre communautaire local.

L’Alliance introduit autre chose : le réseau.

En 1867, elle crée à Paris une école normale chargée de former des enseignants pouvant ensuite être envoyés dans ses différents établissements.

Une école marocaine commence ainsi à appartenir à un ensemble qui dépasse largement le Maroc.

À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Alliance compte 183 écoles dans 90 villes à travers son réseau.

Pour un enfant scolarisé dans l’une d’entre elles, l’horizon potentiel n’est donc plus seulement celui de son quartier.

Une salle de classe marocaine se retrouve reliée à d’autres villes, d’autres enseignants, d’autres programmes et d’autres perspectives.

C’est ici qu’un nouvel écart apparaît avec les Musulmans

Le point doit être formulé avec précision.

Avant 1862, Juifs et Musulmans possèdent déjà leurs propres institutions éducatives.

Leurs systèmes sont séparés.

Leurs religions sont différentes.

Leurs traditions intellectuelles aussi.

L’Alliance ne crée donc pas la différence entre eux.

Elle contribue à créer un nouveau type de différence.

Une partie croissante de la jeunesse juive marocaine se trouve plus tôt connectée à un réseau scolaire international associant langues européennes, matières générales, formation professionnelle et scolarisation féminine.

La modernisation de l’enseignement musulman existe elle aussi.

Mais elle emprunte d’autres voies et ne se produit pas au même rythme.

Avant le Protectorat, l’enseignement coranique et savant traditionnel conserve une place dominante dans la formation de la majorité musulmane.

Voilà pourquoi la bonne formule n’est pas : « les Juifs étaient instruits et les Musulmans ne l’étaient pas ».

Elle est historiquement absurde.

Les deux communautés possédaient des traditions d’instruction.

La différence est ailleurs : une partie des Juifs marocains a été connectée plus tôt à une infrastructure scolaire internationale moderne.

Et cette différence finit par produire des conséquences bien au-delà des salles de classe.

Car une école finit toujours par produire une société

Apprendre le français ne change pas seulement la langue dans laquelle un enfant fait ses devoirs.

Cela peut modifier les métiers auxquels il accède.

Les administrations auxquelles il peut écrire.

Les entreprises dans lesquelles il peut travailler.

Les journaux qu’il peut lire.

Les personnes avec lesquelles il peut correspondre.

Les pays vers lesquels il peut envisager de partir.

Entre 1912 et 1956, l’enseignement de l’Alliance contribue ainsi à la formation d’employés, d’administrateurs, de commerçants et d’une partie des nouvelles classes moyennes juives marocaines.

L’école n’explique évidemment pas, à elle seule, toutes les transformations économiques et culturelles du judaïsme marocain.

Mais elle en devient l’un des moteurs.

Et l’Alliance ne creuse pas seulement un écart entre Juifs et Musulmans

C’est probablement la partie la plus intéressante de l’histoire.

La nouvelle école crée également des différences entre les Juifs marocains eux-mêmes.

Entre ceux des grandes villes et ceux des régions rurales.

Entre les familles qui choisissent l’Alliance et celles qui restent attachées à l’enseignement religieux traditionnel.

Entre les générations.

Entre ceux qui maîtrisent désormais le français et ceux dont l’univers linguistique reste essentiellement traditionnel.

Entre des familles de plus en plus familières avec certains codes européens et des autorités religieuses qui craignent de voir l’enseignement juif perdre une partie de son influence.

La modernisation ne produit donc pas simplement une opposition entre « Juifs modernes » et « Musulmans traditionnels ».

Elle traverse d’abord la société juive elle-même.

Certains rabbins voient dans l’Alliance une menace pour l’autorité de l’enseignement traditionnel. D’autres inquiétudes concernent la francisation culturelle et le risque d’un affaiblissement de certaines transmissions religieuses.

Il faut donc résister à une autre histoire trop confortable : celle dans laquelle l’ancien monde serait simplement « en retard » et le nouveau forcément « meilleur ».

Une transformation scolaire ouvre des possibilités.

Elle peut aussi déplacer des équilibres anciens.

Et Tétouan ne représente pas tout le Maroc

1862 n’est pas une date magique à partir de laquelle tous les enfants juifs marocains changent soudain d’école.

L’expansion est progressive.

Les établissements de l’Alliance apparaissent ensuite dans différentes villes, notamment Tanger, Mogador, Fès, Casablanca, Marrakech, Rabat, Meknès ou Sefrou.

Dans certaines communautés rurales et dans le Sud, les enfants continuent longtemps à être instruits par les rabbins et les institutions communautaires traditionnelles.

Dans certains endroits, l’école moderne de l’Alliance n’arrive qu’au XXe siècle, parfois plusieurs décennies après Tétouan.

Il peut donc exister davantage de différence éducative entre deux enfants juifs marocains vivant dans deux régions différentes qu’entre les images simplifiées que nous nous faisons aujourd’hui des Juifs et des Musulmans du XIXe siècle.

La modernisation n’avance jamais comme une armée parfaitement alignée.

Elle entre par certaines villes.

Certaines familles.

Certains réseaux.

Puis elle se diffuse.

Revenons aux deux enfants

Nous sommes à nouveau vers 1850.

Le premier garçon est musulman.

Il apprend auprès de son fqih.

Le second est juif.

Il apprend auprès de son maître.

L’un entre dans le Coran.

L’autre dans la Torah et la tradition rabbinique.

Leurs religions sont différentes.

Leurs institutions sont différentes.

Mais leurs éducations remplissent encore largement une fonction comparable : faire passer un héritage d’une génération à l’autre.

Puis arrive l’Alliance.

Le français.

Les matières générales.

Les formations professionnelles.

Les écoles de filles.

Les enseignants formés dans un réseau international.

Les passerelles avec d’autres villes et d’autres pays.

À partir de là, la différence n’est plus seulement celle des textes que les deux enfants lisent.

Elle commence à concerner les mondes auxquels leur école peut leur donner accès.

C’est là que se situe la véritable rupture.

L’Alliance n’a pas créé la différence entre Juifs et Musulmans du Maroc.

Elle a changé la nature de cette différence.

Avant elle, la séparation scolaire était principalement religieuse et communautaire.

Après elle, pour une partie croissante de la population juive, elle devient également linguistique, scolaire, professionnelle et culturelle.

Car une école ne décide jamais seulement de ce qu’un enfant saura à dix ans.

Elle contribue aussi à déterminer le monde dans lequel il pourra entrer à vingt ans.

En 1862, à Tétouan, une porte s’est ouverte.

Ce n’était pas seulement la porte d’une nouvelle école.

C’était une nouvelle porte d’entrée dans le monde.

à propos de l'auteur
Amine Drissi Boutaybi est un auteur franco-marocain, patriote et monarchiste, attaché à la mémoire judéo-marocaine et au dialogue entre le Maroc et Israël. À travers ses livres et ses publications, il explore l'histoire, l'identité plurielle du Royaume et la composante hébraïque inscrite dans la Constitution marocaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, son patrimoine et ses liens avec le monde juif. Il porte une conviction simple : ce qui unit le Maroc et Israël relève autant de la fidélité à une mémoire que de la lucidité sur un avenir commun.
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