Les dents, c’est important. Elles permettent de répondre à nos besoins les plus primaires : manger, à nos besoins les plus primitifs : mordre, comme à nos envies les plus délicates et passionnées : croquer la pomme, un carré de chocolat.

C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il faut se brosser les dents trois fois par jour. Je m’y emploie devant la glace matin, midi et soir.

Et puis, les dents disent beaucoup de vous. Moi, à la base j’avais les dents du bonheur mais à l’adolescence, cette saleté de dentiste à Tours, m’a collé un appareil : frein majeur aux aventures sentimentales.

Alors, depuis, elles me manquent mes dents du bonheur, parce que d’abord c’était encourageant de se dire que même mes dents me prédisaient un bel avenir, et parce qu’ensuite c’était ce qui physiquement me rapprochait de mon autre pays la Gambie, comme une implantation dentaire de mes racines. J’en étais fière.

Aujourd’hui, je culpabilise d’avoir effacé tout signe de bonheur et d’Afrique dans ma bouche.

Après les dents révèlent tant votre profil psychologique : crocodile, loup, lapin, que votre milieu social : ‎avec ou sans dents…

Après diverses péripéties, les miennes vont très bien, aujourd’hui et tout ça c’est grâce à mon dentiste de Paris.

Après mes études de droit en province, je décide de m’inscrire, du fait de plein de choses de ma vie, au troisième cycle « droits de l’homme droit humanitaire » d’Assas.

Peut-être avais-je déjà les dents longues ?

Mon dossier était accepté et c’est la plus grande université de droit de France qui m’ouvrait les bras. Heureuse, je n’avais pas réalisé qu’Assas était Assas, on n’explique pas ces choses là. Pourtant, j’aurais dû le savoir rien qu’à prononcer ce mot « Assas » ça fait claquer des dents.

Très vite, mes dents ne raillaient plus le parquet. Très vite, il a fait froid dans cette fac…je serrais les dents, trop et ça me faisait mal.

Il me fallait d’urgence un dentiste, un spécialiste du sourire, pour que mes larmes ne coulent plus d’injustice dans la fac de droit. Je n’avais pas grand-chose à me mettre sous la dent, j’habitais un studio dans le 20ème et je l’avoue, du fait de ce que je vivais, il me fallait un dentiste avec un nom apaisant.

Je cherchais dans les pages jaunes et je tombe sur ce prénom David, le prénom de mon frère. C’était déjà un bon signal. Et puis son nom m’allait parfaitement, il rimait avec le verbe rire conjugué à la troisième personne du singulier. Allez. J’appelle !

J’obtiens un rendez-vous assez rapidement et je me sens déjà presque mieux. Même à la fac, je commence à montrer les dents. Les étudiants se demandent si j’ai mangé du chien, les professeurs grincent des dents. Ils n’ont encore rien vu.

C’est le jour du rendez-vous avec David. Nous sommes en 1999, nous sommes tous deux, jeunes, un peu timides. Il me demande ce qui m’amène. Je lui explique que j’ai une rage. Il me demande de préciser où exactement.

C’est là que je lui explique que c’est plutôt diffus, sourd, généralisé. Il regarde, il me soigne. Je reviens plusieurs fois. Après quelques séances, le mal diminue, j’arrive même à sourire. A la fac, je reste digne malgré ma couleur de peau, malgré mon nom qui pour certains est plus répugnant qu’apaisant.

Dorénavant à la fac, c’est œil pour œil dent pour dent et le professeur Cohen Jonathan m’accompagne dans mon mémoire sur le principe de non-discrimination laissant les autres profs sur les dents.

En avril 2002, j’ai une petite rechute. David apaise ma rage avec d’autres techniques médicales. Mon dentiste est beau, intelligent, à la pointe de la modernité. Il est très demandé. Les rdv sont moins faciles à obtenir. Il a une vraie place dans le quartier et dans la profession. Mon dentiste fait un tabac et je suis heureuse pour lui.

Nous grandissons, nous avons des enfants. Lorsque les petites rages reviennent à cause d’un climat glacial où personne ne se parle, où l’on a peur de ses voisins, je reviens le voir, sa porte m’est ouverte. Solidarité. Il me dit que de toute façon j’ai la dent dure. Il ne ment pas mon dentiste, ce n’est pas un arracheur, juste il m’encourage. David me dit même que ça se voit toujours mes dents du bonheur et je le crois. C’est un spécialiste.

Alors, dans mon métier, dans ma vie, je suis de plus en plus incisive. Grace à David mon sourire et ma parole, sont devenus mes outils de conviction et d’accomplissement. Oui c’est armée jusqu’aux dents avec ce sourire que je réponds à l’intolérance, aux xénophobes, extrémistes et autres imbéciles.

J’ai été bien formée dans ma fac, et j’ai eu la chance d’être bien accompagnée par David, mon créateur de sourire. Lorsque le sourire est sûr, je peux m’exprimer librement, chanter, jouer, montrer et démontrer au monde la nécessité de tisser des liens d’un cœur de l’autre. Fraternité.

Je suis à l’apogée de mon art et David me sacre reine, avec menthe fraiche et couronne en ivoire. Parce que David il est délicat, il sait que j’aime bien revenir à mes origines d’Afrique.

Je n’avais plus la rage, ni les crocs. Je me battais autrement. Je n’allais pas me faire plomber par l’ignorance et la peur. Mais, au fil des mois et des années, une sorte d’épidémie a envahi notre quartier, nos villes, la France. Une sorte de choléra, de peste, ou une nouvelle forme de rage ?

2014 … la Nation est malade. Elle se soûle de mots d’individus peu fréquentables. Et c’est tout un peuple qui a les dents du fond qui baignent. Et puis certains, parmi ce peuple, qui se sentent en danger, qui ne savent plus comment vivre, même pour vivre caché.

2015, des gens avec des noms apaisants, des personnes pleines de vie que je sens atteinte, comme dévitalisées. Autant d’autres personnes qui partent dans un pays où ils se sentiront « chez eux ». Chez eux ? C’est-à-dire ? C’est-à-dire… comme la France d’avant, la France de la constitution qui est « une » avec nous tous, la France de la déclaration des droits de l’homme, qui condamne les discriminations quel qu’en soit le motif. Egalité.

C’est à la France de faire en sorte que nous, juifs nous nous sentions chez nous ici, pour la simple et bonne raison que la France c’est chez nous. Pourtant, je continue, j’écris, je joue, j’ai confiance dans les valeurs de la République, je suis sereine malgré tout.

Et puis un jour, je reçois un texto de David « besoin de te parler, viens au cabinet en fin de journée ». C’était assez surprenant, pour une fois, c’est lui qui avait besoin de me voir et non pas l‘inverse. Alors je culpabilise, ça c’est l’askhé qui ressurgit d’un coup.

C’est vrai, j’étais peut-être toujours en demande par rapport à lui, il est peut-être fâché de l’absence de réciprocité de ma part ? Peut-être qu’il va m’annoncer un nouveau bébé et que je serai la marraine, peut -être que … bon j’y vais, un peu comme un éléphant, en défense.

Il m’installe dans son bureau. Il y a de l’émotion dans sa voix. Moi j’ai le sourire qu’il m’a fait au coin de la bouche, même si je sens bien que ça ne tourne pas rond, c’est pas grave je souris. Il me dit qu’il va aller vite.

Et c’est vrai que c’est allé vite, mon dentiste ne ment pas. Et voilà qu’il m’envoie direct dans les dents « Rachel, je pars en Israël, je pars à la fin de l’année ».

Très sincèrement j’aurais préféré qu’il me passe sa fraise, qui n’a d’ailleurs, ni le bruit, ni l’odeur d’une fraise. Il me dit qu’il a un repreneur du cabinet. Et puis après, j’ai même plus écouté, ni le nom du prochain dentiste, ni rien du tout… j’étais sous l’eau, c’était les dents de la mer 1-2-3 réunies.

Je n’avais plus envie de sourire du tout, j’avais juste les canines qui voulaient le mordre, le David. Après je me suis rappelée que j’avais toujours mes dents de sagesse, alors que je devais me tenir sagement.

Et la seule chose que j’ai pu lui dire c’est « comment je vais faire ?». Il m’a répondu, mais je n’ai rien écouté. J’ai repensé à toute notre histoire depuis 1999. J’ai réalisé c’est vrai, que si nous étions si proches c’est parce qu’à un endroit nous étions fragilisés ensemble, en tant que français, dans une France de plus en plus cariée et douloureuse surtout lorsque l’on a des noms apaisants.

Depuis, j’ai une dent contre mon dentiste qui ne pourra plus soigner ma rage, ni celle des autres patients.

En France ça sera comme ça, on aura tous mal aux dents et on l’aura trouvé LA bonne raison de ne plus se parler. J’ai une dent contre lui et contre tous ceux qui vont me manquer comme ils manqueront éperdument à la France qui les a pourtant laissés partir, qui n’a pas su les protéger.

J’aurais aimé les oublier, mais le problème c’est qu’ils me manquent et que sans eux, ici c’est beaucoup moins la France. J’aurais aimé les oublier, mais le problème c’est que trois fois par jour, seule, devant ma glace je pense à eux.