La question interroge, fascine ou irrite. Elle ne laisse pas indifférent, du moins ceux qui, dans le judaïsme où dans les Eglises, sont amenés à se situer par rapport à la langue hébraïque : est-il normal pour les chrétiens de prier en hébreu ? De quel hébreu s’agit-il en la circonstance ?

Peut-on prier, parler, lire les textes et aussi donner tous les sacrements reconnus par les traditions chrétiennes dans la langue ancienne et scripturaire ou bien en hébreu moderne, langue vivante et miracle inédit, tout-à-fait singulier et unique sur le plan linguistique, de l’Etat d’Israël et de sa société dynamique ?

Dès le 9ème siècle, on trouve des traces de l’emploi de l’hébreu comme langue liturgique, en particulier par un nombre important de rétroversions des principales prières chrétiennes, directement issues du judaïsme (Prière du Seigneur ou Notre Père). Comment peut-on appréhender aujourd’hui les questions liées à une langue tout-à-fait particulière ?

Dans une perspective théologique de foi et de transmission de la foi, la langue hébraïque est bien la seule langue paternelle, celle du Père céleste dans son dialogue avec l’humanité et par la transmission de la Loi Ecrite (Bible) et Orale (Talmud) reçues lors de la théophanie du Sinai selon la tradition d’un judaïsme pluri-millénaire.

Il est fondamental de scruter les éléments anthropologiques qui confèrent à cet idiome spécifique une dimension qui a ouvert et continue d’instruire sur le mystère divin du monothéisme. On peut ici se limiter à poser une question qui est réelle dans la position anti-judaïque des Eglises. Mais l’Eglise dans sa totalité (Ecclesia universa ou « plérôme de la foi ») pose la question d’une manière différente, au-delà des querelles théologiques qui sont souvent réductrices.

Tout d’abord, le judaïsme insiste sur le fait que la langue hébraïque – et son corollaire araméen qui est perçu comme inhérent à l’hébraïté linguistique – est le vecteur indispensable pour accéder à une certaine intelligence traditionnelle des Ecritures (Sota 7b), incluant donc la Loi Orale (Talmud).

Ce n’est pas une mère qui s’est adressée au peuple hébreu. C’est le Père Créateur de toutes choses visibles et invisibles. De ce fait, l’hébreu est langue « paternelle » par excellence, quelles que soient les conditions diachroniques ou actuelles dans lesquelles on en fait usage.

Aujourd’hui, l’hébreu moderne (« dialecte sémitique et slavisant, fortement influencé par le monde yiddishophone des Pays de l’Est », selon A. Wexley, donc la  »langue de la mère », mame-losh’n/מאמע-לשון) est devenue la langue maternelle de millions de jeunes israéliens. Ben Zion Ben Yehudah connu comme Itamar Ben-Avi, le fils de Eliezer Ben Yehudah/Eliezer Itzhak Perlman, fut le « premier locuteur » de la langue maternelle hébraïque moderne, bien que sa mère lui ait toujours chanté des chants en russe et secrètement parlé dans cette langue.

Mais l’hébreu est la langue paternelle naturelle et transmise comme telle de génération en génération par les prières récitées chaque jour, en tout point du globe en raison des diasporas. L’hébreu a ainsi accompagné des générations entières, en dépit de toute forme de sécularisation, dans les paysages les plus contrastés qui expriment l’essence de la pensée et de l’intelligence (nous) humaines.

Curieusement, le juif, continuant de prier en hébreu et d’étudier le Talmud, ne fut jamais vraiment intégré aux sociétés dont il a partagé la destinée de manière durable ou relativement brève.

La prière juive pour la pluie ou la rosée est connue. En tout point du monde, répétée par de nombreuses générations, cette prière ne demandait pas que la pluie ou la rosée tombe sur le pays de diaspora où les juifs résidaient. La prière s’applique avant tout à la Terre d’Israël, constituant une extraordinaire mémoire vive de la terre dite HaAretz/הארץ et de ses particularités.

De même, l’âme hébraïque, parlant la langue des prophètes, fut toujours marquée par cette même mémoire fascinée par l’avenir. Malgré toutes les tentatives ou réel processus d’assimilation, le juif a persisté de parler en une langue issue de Sumer et de l’univers proche-oriental.

Pour autant, peut-on considérer l’hébreu comme une langue liturgique de l’Eglise ? L’exemple le plus connu de ce questionnement relève de l’anecdote.

Dans les années 1950, quatre prêtres catholiques de rite latin vivant en Israël désirent prier officiellement en hébreu. Il y a un nouvel Etat d’Israël dont la langue officielle, modernisée, est l’hébreu. La demande est présentée au Pape Pie XII et défendue par le Cardinal Eugène Tisserant, alors en charge des Eglises Orientales. Le Pape demande alors au cardinal si l’hébreu est une langue liturgique. Avec à-propos, le cardinal interroge le Pape : en quelle langue était rédigée la plaque sur la Croix indiquant le titre de Jésus de Nazareth, « Roi des Juifs » ? Pie XII répond : « En hébreu, en latin (en romain, dit l’original grec) et en grec » (Jean 19,19). Le Pape conclut que l’hébreu est bien une langue liturgique !

L’anecdote paraît désuète et empreinte d’un relent d’anti-judaïsme peu agréable. Il n’est pas certain qu’il faille interpréter la question de cette manière. Je suggère une autre piste qui reste tout-à-fait valable et surtout réaliste. Le Pape a posé la question de savoir si le chrétien peut faire usage de l’hébreu dans sa prière liturgique (personnelle mais aussi sacramentelle, eucharistique). La Liturgie implique une référence à l’existence d’une ecclésiologie, donc à un « peuple chrétien » donc à des fidèles de langue hébraïque qui expriment et partagent avec toute l’Eglise le Mystère pascal de la Rédemption, sans s’exclure de cette totalité ecclésiale.

Le Pape Pie XII autorisa les prêtres à prier en hébreu sur la base du rite oriental assyro-chaldéen. Il est intéressant que cette dimension fut assez rapidement abandonnée car tous les célébrants étaient d’origine européenne, trop éloignés culturellement et humainement du monde oriental sémitique. Ils affirmèrent par ailleurs que cette tradition était trop marquée par un rejet de l’identité juive.

En revanche, ils prièrent les psaumes en langue hébraïque, selon la tradition chrétienne, alors que, dans ce rite assyro-chaldéen, ceux-ci sont absents, en langue originelle, des Evangiles tels qu’ils nous sont connus à ce jour et sont toujours cités en langue araméenne.

Les Eglises protestantes ont toujours favorisé l’étude et la compréhension de la tradition juive et hébraïque. Il s’ensuit une forme assez subtile de « christianisation » de l’idiome de la Révélation.

En effet, les Eglises n’ont pratiquement jamais appréhendé l’hébreu biblique ou michnaïque en vue d’expliquer et d’inclure de manière positive l’ensemble de la tradition talmudique pour une vraie intelligence du mystère chrétien.

L’oeuvre des théologiens allemands Strack et Billerbeck permit une analyse en profondeur de sources talmudiques possibles des « paroles du Nouveau Testament ». Ils ne se référeraient pas à la tradition juive comme à une part vivante de ce qui peut expliquer le mystère de l’Eglise, en dépit du schisme qui existe entre le judaïsme et le christianisme.

Le schisme formel n’abolit pas des éclairages que la foi juive peut apporter sur le Christ, jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit dès lors de comprendre en profondeur l’affirmation de Saint Paul : « Des deux (Israël et les Nations) Il n’a fait qu’UN – une seule et unique nation humaine – rendant inefficace le voile de la haine/altérité » (Ephésiens 2,12-14).

Ainsi, sans mettre en doute la totale honnêteté spirituelle de leur démarche,  la récitation des Psaumes par des prêtres catholiques ou chrétiens est-elle de même « nature » que celle prononcée par des juifs pieux ? Le texte est particulièrement ardu. Il peut être vocalisé de manière multiple.

Cela ouvre le champ à des interprétations variées. Si celles-ci sont évidemment intellectuellement accessibles à des « non-juifs », peut-on prétendre que leur appréhension du texte sera de même « substance/nature » que celle qu’en tirera un juif ? La langue introduit ici une rupture consécutive à une séparation dans la foi. Il faut, dès lors, admettre qu’il a existé, au cours des siècles, une langue hébraïque fortement christianisée qui a creusé sans réduire la distance entre le judaïsme et le christianisme.

En 1841 – voici donc 174 ans ! – le Synode de l’Eglise orthodoxe russe, bien avant le rétablissement du patriarcat de Moscou, proposa une traduction officielle des Offices et de la Divine Liturgie en hébreu due au Prêtre Daniel Levinson, de formation rabbinique. Le texte de la Divine Liturgie me fut donné en 1980. Le Père Paul Beauchamp (s.j.) m’en remis un exemplaire imprimé en Russie. Depuis lors, j’ai eu accès aux divers documents qui sont répertoriés sur microfilms à l’Université Hébraïque de Jérusalem (texte bilingue hébreu et slavon d’Eglise).

La traduction a été officiellement en usage à la Mission ecclésiastique de Moscou à Jérusalem. Elle reste singulière : elle fut utilisée avant même la naissance des principaux promoteurs du mouvement sioniste et des partisans de la renaissance de la langue hébraïque.

L’Eglise orthodoxe russe de Moscou, avant la restauration du patriarcat au moment de la Révolution bolchévique, a considéré que l’on pouvait prier en hébreu. Cela veut dire que l’Eglise orthodoxe russe (et donc aussi le patriarcat de Jérusalem dans la mesure où la Mission ecclésiastique se trouve sous l’autorité ou omophore du patriarche local) a reconnu que la langue des Prophètes était bien une langue liturgique, pouvant parfaitement exprimer le mystère chrétien de la rédemption.

Les Anglicans firent de même à la même époque. L’archevêque anglican de Jérusalem Salomon Alexander Pollack, ancien abatteur du rituel juif, proposa, en 1841, une traduction très fine, également d’inspiration « talmudique » du « Book of Common Prayer ». Il fut utilisé à Jérusalem (dans les locaux actuels de Christ Church) jusqu’en 1947.

Selon les critères de l’époque, ces deux traductions avaient été faites dans le but de convertir les Juifs qui vivaient en Terre Sainte tout en soulignant le caractère universel du langage humain et de la langue prophétique. Cette perspective subsiste, en particulier dans des milieux chrétiens qui n’ont qu’une connaissance succincte du peuple juif, de sa foi et aussi du message vraiment évangélique dans sa relation avec le judaïsme tel qu’il existe aujourd’hui, surtout en Israël.

Il reste que l’exemple arabophone peut interpeller. Les chrétiens arabophones ont toujours refusé de se scinder de la tradition linguistico-culturelle propre au monde arabe, traçant ainsi un trait d’union exceptionnel, précieux mais ténu avec l’arabité musulmane.

L’Eglise catholique latine de Terre Sainte vient de fêter le soixantième anniversaire de la création de l’Oeuvre Saint Jacques, le 14 décembre 1954, et des premières célébrations en langue hébraïque, d’abord par le Père Bruno Hussar (le 19 février 1956) puis par le Frère Yohanan Elihai (Jean Leroy, le 21 mars 1956) selon les modalités décidées par Rome.

Ce Frère de Foucauld venant du Liban, est un spécialiste de l’arabe palestinien et de l’hébreu. Il célébra la Liturgie d’abord en rite syriaque puis assyro-chaldéen (rite d’Addai et Mari dont j’ai le texte araméen en caractères hébraïques, datant de 1952, corrigé par Mgr Patros Yousif, expert chaldéen).

Soixante années d’une reconnaissance progressive, d’abord lancée par des pionniers, dont le « Curé de Beer-Sheva », le Père Jean-Roger Héné (assomptionniste), le Père Joseph Stiassny (n.d.s.), puis un grand nombre de personnalités souvent d’origine juive assimilée occidentale, rescapées de la Shoah qui avaient émigrée en Israël à la fin de la guerre.

Dans les années 1970, la venue du Père Daniel Rufeisen, carme polonais, résistant du ghetto de Mir, posa la question de l’identité chrétienne dans la société israélienne.

Il reste que l’Oeuvre Saint-Jacques fondée en 1955 par le Patriarche latin de Jérusalem, Albert Gori, est aujourd’hui devenue un vicariat de langue hébraïque qui se diversifie au cours des ans.

Les statuts de l’Oeuvre Saint-Jacques affirmaient, dès le début, le projet de « Garantir l’existence parmi les croyants d’un solide esprit chrétien sensible au « Mystère d’Israël » (Romains 11,25), enraciné à la fois dans une formation biblique et une spiritualité sensible à la culture judéo- chrétienne ; – Travailler à la pleine intégration des Juifs devenus catholiques dans l’Église et dans la société israélienne ; – Continuer à sensibiliser l’Église à ses racines juives ; – Combattre l’antisémitisme sous toutes ses formes ».

Il faut souligner l’enracinement européen de ces pionniers, marqués par la recherche d’une vraie connaissance du judaïsme et de la langue et qui, pour la plupart, comme les immigrants d’après l’indépendance d’Israël, découvraient l’héritage ancestrale comme une réponse d’espérance après la Shoah dans des sociétés essentiellement catholiques et protestantes.

Les versions en hébreu s’alignèrent sur les principes édictés par l’Académie Hébraïque. Elles suivent une langue plutôt courante, actuelle sans trop se référer aux expressions des traditions rabbiniques. On lira avec profit le texte publié par le Patriarcat latin de Jérusalem, signé par le vicaire patriarcal latin pour les communautés catholiques (latines) de langue hébraïque, le Père David M. Neuhaus (s.j.), publié le 9 août 2015 en la fête catholique latine de Sainte Edith Stein (Thérèse Bénédicte de la Croix, ocd) [1].

Les communautés liées au Patriarcat latin de Jérusalem se développent. On compte aussi des groupes plus ou moins autonomes rattachés aux Orientaux catholiques de Terre Sainte (par ex. le patriarcat grec-melkite de Jérusalem), voire à des initiatives liturgiques de missions européennes catholiques implantées dans des couvents. L’hébreu y est moderne, actuel, quotidien.

Le vicariat étend ses actions aux nombreux réfugiés et/ou migrants, résidents temporaires, le plus souvent catholiques venus des Philippines, d’Inde, ou d’Afrique sans compter des contacts avec certains orthodoxes de l’ex-Union Soviétique qui fréquentent volontiers toutes les juridictions chrétiennes. Le choix de ne pas « rabbiniser » la langue liturgique s’explique par un souci de respecter les traditions juives qui se déploient en Israël. Cette approche est différente de celle de l’Orient chrétien qui s’inscrit d’emblée dans un projet d’inculturation ou s’interroge sur sa cohérence.

L’Eglise anglicane avait été l’une des premières à créer, grâce à la personnalité de l’archevêque Solomon Alexander Pollack, premier hiérarque né juif russe à Tauroggen (Prusse), nommé à Jérusalem en 1841, une communauté de langue hébraïque.

Elle est aujourd’hui quasi inexistante, ce qui regrettable en raison de l’enracinement scripturaire et linguistique de la Communion anglicane.

Les groupes « messianiques » ont fleuri dans le pays, souvent en hébreu et dans beaucoup de langues. Ils interpellent beaucoup l’Eglise catholique sans qu’il y ait de reconnaissance sacramentelle, mais des interrogations sur la manière de se référer au premier Synode de Jérusalem (Actes des Apôtres, ch. 15). Le Cardinal autrichien Christoph Schönborn, spécialiste de l’Orient chrétien et du Patriarche Sophronios de Jérusalem suit ce dialogue avec des groupes israéliens, souvent d’inspiration nord-américaine.

L’hébreu ne peut être une langue étrangère dans l’Eglise car elle est née au sein du peuple hébreu, sur la Terre d’Israël. De ce fait, la question se pose de façon réelle : l’Eglise a le devoir – pas toujours très conscient et trop souvent « missionnaire » – de ne pas trahir le peuple juif dans sa propre langue, porteuse de son identité spirituelle, intellectuelle et mentale singulière.

Il y va de la manière dont l’Eglise – et non le judaïsme – considérant l’héritage de ses racines juives, est prête à entrer dans la pleine dimension d’un salut qui vient des juifs pour s’étendre à l’ensemble des nations.

L’hébreu, dans l’Eglise, ne saurait faire abstraction d’une compréhension et d’une connaissance profondes de la Loi Orale, c’est-à-dire de la Michnah, qui a nourri le peuple d’Israël au cours de ses pérégrinations après la venue de Jésus de Nazareth. Ceci ne concerne pas uniquement un espace européen et méditerranéen, mais toutes les Nations du monde. Cela rend la tâche longue et difficile.

Lorsque le message du Ressuscité est apporté à des peuples dans des langues locales « nouvelles », ou bien quand l’Eglise décide d’autoriser la prière et les Sacrements dans des langues dites vernaculaires, il n’y a pas de hiatus entre la langue et le message christique.

Certes, cela peut induire une confrontation entre le vocabulaire qui confirme le passage de l’idolâtrie, du paganisme, de l’athéisme à la sémantique de la foi. La Septante et l’Evangile grec, écrits par des juifs pieux ou des premiers chrétiens dans un langage fortement imprégné de sémitismes, sont considérés comme en opposition – qu’on le veuille ou non – à la version de la Vulgate latine de Saint Jérôme réalisée à partir du texte hébraïque. On pourrait presque oser dire que l’on y trouve en germe les schismes qui se sont produits dans l’Europe chrétienne et se sont raidis jusqu’à ce jour.

Dans le cas de l’hébreu, aucune obédience ou juridiction de l’Eglise n’est prête à intégrer de manière positive, endémique l’héritage judaïque et talmudique comme étant intérieur au mystère de la foi christique. De même, aucune autorité rabbinique ne peut valider cette même cohérence christique en hébreu ou yiddish dans la foi juive et, surtout, la pratique des Mitzvot, normalement condamnée par l’Eglise.

De même, si l’Eglise catholique semble avoir ouvert une brèche par le Second Concile du Vatican, le document Nostra Ætate, au demeurant particulièrement tronqué par rapport au texte que voulait initialement proposer le cardinal Bea, ne donne aucune orientation conciliaire précise et reconnue par  l’ensemble des rites de l’Eglise catholique) pour que l’hébraïté talmudique soit pleinement prise en compte comme héritage intérieur à la pratique chrétienne.

De ce fait, le rapprochement avec le judaïsme est ténu. L’Eglise orthodoxe n’a pris aucune disposition positive envers le judaïsme en tant qu’élément intérieur au Mystère de l’Eglise. La décision du dernier Concile œcuménique de Nicée II a même décidé un rejet absolu de l’identité juive et hébraïque au sein de l’Eglise (Article VIII). Il y a un grand danger de voir cette réalité persévérer sinon même être reprise avec véhémence par des Eglises qui relèvent de l’apostasie athéiste. Les haines irrationnelles, comme les tendances à la substitution (appropriation de l’héritage judaïque) n’aident guère dans ce contexte.

Il serait donc dangereux, d’une certaine manière, de concevoir la seule existence de « communautés chrétiennes de langue hébraïque ou hébréophones ». Il existe dès lors un danger réel – parfois vérifié – de vouloir limiter au seul langage vernaculaire d’une langue aujourd’hui nationale en Israël, une prière de l’Eglise dont la fonction est d’être ouverte à plus grand nombre. Cet enjeu est, de fait, celui de tout croyant, de « toute langue, peuple, race et nation » ; mais de telles communautés portent alors en germe le risque de ghettoïsation et de repliement nationaliste (« phylétiste » selon la terminologie orthodoxe) en contradiction avec la révélation portée par l’Eglise en Israël.

En revanche, les Eglises doivent pouvoir aborder le Mystère pascal avec toute la richesse de la plénitude dont la langue hébraïque est imprégnée.

Cela prendra beaucoup de temps pour que la réalité quasi « sacramentelle » des Mitzvot et de la Michnah soit reconnue par l’Eglise orthodoxe (ou toute autre) comme à parité avec toute la tradition des Pères. Le chemin sera très long. Pourtant par la renaissance de l’hébreu comme langue vivante, Israël constitue un laboratoire unique pour que une telle occasion devienne envisageable à l’avenir.

Le 12 juin 2010, la communauté de fidèles vivant au sein de la société israélienne, souvent de nationalité israélienne, est retournée pour la première fois à la Mission ecclésiastique russe orthodoxe du Patriarcat de Moscou.

Ceci fut possible par un accord que je pus obtenir entre le nouveau recteur de la Mission, l’archimandrite Isidore et ma communauté. Nous avons obtenu la bénédiction du Patriarche Théophilos III de Jérusalem que j’avais informé de la possible démarche pour que je puisse célébrer à la Mission en hébreu et en slavon d’Eglise comme cela avait été initialisé 174 ans plus tôt !

De son côté, il agissait avec l’accord de la hiérarchie de l’Eglise russe du Patriarcat de Moscou. Ce fut un moment chargé d’une émotion profonde. Car il y eut beaucoup de fidèles et des jeunes qui, le plus naturellement, répondaient aux prières en hébreu et se saluèrent à la fin de la Liturgie dans cette langue locale.

Il a fallu des années pour parvenir à une célébration qui donnait une véritable cohérence historique à la persistance de l’hébreu dans l’Eglise de Jérusalem, plus particulièrement au sein de la communauté orthodoxe slave. L’Eglise orthodoxe russe avait lancé ce mouvement dans un temps de prosélytisme. De nos jours, le contexte est différent. Il faut désormais tenir compte de tout ce qu’induit l’utilisation de la langue hébraïque. Il s’agit de la totalité de l’âme juive et du lien « naturel » qui unit judaïsme et christianisme. Le défi est considérable dans un contexte naturel de suspicion réciproque.

Le langage humain tend à tout exprimer des pensées et concepts, intuitions conscientes, inconscientes, subconscientes de l’âme et de la pensée humaine. Il n’y a pas de limites en ce domaine. En revanche, l’hébreu ne peut être utilisé à des fins qui réduiraient le champ de définitions, d’expériences tel qu’il est inscrit dans le génie de cette langue. Le génie d’un christianisme vivant est alors d’accepter de se greffer, sans restriction ou désir de substitution, sur l’héritage oral et écrit de cette langue paternelle.

Il y a du sens à souligner ce soixantième anniversaire pour la difficile hébraïté au sein de l’Eglise de Jérusalem. L’Eglise orthodoxe prend lentement le relais, dans un autre contexte, avec des interrogations particulières sur la manière dont le mystère chrétien s’enracine avec puissance dans les langues grecque, araméenne et arabe. La véritable question est celle de la reconnaissance vraie, de l’expérience authentique d’un judaïsme vivant et reconnu pour sa cohérence prophétique et eschatologique.

Soixante années, cent soixante-quatorze ans ne sont qu’une goutte d’eau dans un océan traversé par d’effroyables turbulences. On peut espérer que le chemin continue dans le concert si diversifié de l’unique Ville de Jérusalem.

[1] Texte de la lettre pastorale